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Rich Robinson : Through a crooked sun

Les albums solos des guitaristes ont une immense qualité, ils sont toujours imparfaits. Que ce soient ceux de Keith Richards, Ron Wood ou encore Izzy Stradlin, tous ont ce point commun d’être des albums bancals, légèrement brouillons et un brin bordéliques. Mais ils sont toujours des albums bruts et honnêtes.

En sortant son deuxième disque solo après Paper en 2004,  Rich Robinson ne déroge pas à cette règle des albums de guitariste. Through a crooked sun permet à Rich Robinson de s’éloigner de son groupe les Black Crowes qu’il partage avec son frère Chris depuis deux décennies et de s’épanouir dans un projet plus personnel. Tout comme Keith Richards qui chante moins bien que Mick Jagger, Rich Robinson n’est pas aussi bon chanteur que son frangin. Mais qu’importe puisque c’est la notion de plaisir qui prédomine sur cet album.

Enregistré en deux mois aux Appleheads studios à Woodstock, Rich Robinson produit, compose, chante et joue de la guitare, de la basse et parfois de l’organe sur douze nouveaux morceaux. Accompagné par Joe Magistro à la batterie et Steve Molitz aux keyboards, Robinson livre une heure de musique qui fait souvent penser à celle de Neil Young, de Lowell George, des Jayhawks et bien évidemment des Black Crowes. En écoutant Through a crooked sun, on entrevoit la touche qu’apporte Rich Robinson à son groupe. L’intro de Lost and found sonne très Thorn in my pride et le côté lourd et funky de Gone away fait penser à Amorica, l’un de leur meilleur album. Warren Haynes (Gov’t mule, Dickey Betts band) offre un classieux coup de slide guitare sur la ballade Bye bye baby et Larry Campbell (Emmylou Harris, Elvis Costello) apporte avec sa pedal steel un coté country sur Falling again. En hommage à Danny Kirwan, Robinson fait une reprise endiablée de Station Man, titre que l’on trouve sur le Kiln House de Fleetwood Mac.

Through a crooked sun de Rich Robinson est un album de rock qui tout comme ceux des Black Crowes regorge d’influences de la musique américaine des années 60 et 70. De nombreux critiques et bloggeurs affirment que ce genre d’album, bien que réussi, n’apporte rien. Que tout cela est idiot et gratuit puisqu’à travers ce nouveau disque solo, Rich Robinson sort de l’ombre de son frère et nous livre des chansons plus intimistes. Et derrière ses compositions, on décèle tout ce que Rich Robinson a apporté aux Black Crowes. Et ce n’est pas rien !

Elton John et Kiki Dee : Amies pour la vie

Pour Reginald Dwight, se regarder dans la glace en sortant de sa douche est un véritable supplice. Oui, Reginald Dwight ne s’aime pas et il se le rend bien car chaque fois qu’il croise son reflet, il s’observe dans les moindre détails jusqu’au dégout de lui-même. Ce qu’il déteste le plus, c’est son petit nez de cochon. La perte de ses cheveux l’inquiète au plus au point. Il ne supporte pas non plus que ses joues s’arrondissent si rapidement après ses longues fêtes arrosées de champagne. Son ventre aussi à tendance à gonfler et toute la cocaïne qu’il s’enfile n’y fait rien pour rester totalement svelte. Pour éviter le suicide, Reginald s’est inventé un personnage. Personnage ambigu puisque d’un coté il ne peut s’empêcher de se camoufler sous des chapeaux ridicules  et derrière des paires de lunettes improbables et de l’autre, il est irrésistiblement attiré par la lumière. Tous les jours, Reginald se réveille Dwight et se couche Elton John.

En 1973, la carrière d’Elton est lancée. De ses doigts boudinés sortent d’imparables mélodies faisant chavirer les cœurs de toute la planète. Lui-même est étonné d’avoir une production si abondante de bons  titres. Tout lui réussit. Il est riche, adulé et enfin aimé. Mais même si la célébrité lui donne beaucoup de choses, Elton sait qu’il ne sera jamais ce qu’il a voulu vraiment être, une femme. Dieu en a voulu autrement et ce maudit bout de peau, si petit soit il, qui pendouille entre ses jambes, lui rappelle chaque jour qu’il est un homme. Se sentant souvent plus femme que homme, Elton se sent en harmonie avec le sexe faible. Au contact de la gente féminin, Elton se transforme en super bonne copine. Et s’il ne peut s’unir charnellement avec l’une d’entre elles, il peut par contre en produire une car il vient de monter sa propre maison de disque, Rocket.

A l’opposé, Pauline Matthews assume totalement sa condition de femme. Par contre, malgré quelques succès durant la décennie précédente, pas grand monde se souvient des chansons qu’elle a pu sortir sous son nom de scène, Kiki Dee. Voilà deux ans qu’elle n’a plus de label. Elle avait pourtant été la première anglaise à avoir été signée dans la prestigieuse Motown mais les blacks de Detroit ont été incapables de faire fructifier cette voix blanche qui sonne si noire. Depuis, elle s’est échouée à la case départ en chantant de cabaret en cabaret dans la ville de Londres. Mais heureusement, au pays de la Reine Elisabeth, les contes de fée existent encore. John Reid, le manager d’Elton l’entend un soir. Il provoque une rencontre en invitant Kiki dans l’appartement de son poulain sur Edgware Road. Elton reste totalement hermétique aux formes de Kiki mais tombe absolument amoureux de sa voix. Il ouvre sur le champ les portes de son label en décidant d’offrir une nouvelle chance à Kiki. Il faut donc fêter ça. Cela tombe bien, Neil Young doit passer chez Elton. Plus on est de fous, plus on rit et Elton charge Kiki d’aller chercher de belles flutes à Champagne en cristal que l’on sort uniquement dans les grandes occasions. En ouvrant le placard où celles-ci sont rangées, Kiki, dans un geste de maladresse les fait tomber. Elles se brisent toutes au sol. Catastrophe, il y en a pour une petite fortune de dégâts. Terrorisée,  elle pense qu’Elton sera fou de rage. Pas du tout, lui qui est devenu si riche en si peu de temps, adore jeter l’argent par les fenêtres. Il s’esclaffe de rire en voyant le visage déconfit de Kiki. Des verres normaux feront bien l’affaire et puis pourquoi attendre le Loner ? C’est ainsi qu’Elton et Kiki devinrent les meilleures amies du monde.

Elton produit Love & Free, le premier album de Kiki pour son label. D’une générosité qu’on lui connait, il lui prête ses musiciens et lui offre quelques compositions. Tout cela est parfait puisqu’Elton compose toujours trop et que Kiki n’avait pas assez de titres pour faire un album complet. Les mélodies de Kiki lorgnent sur les chansons douces et chaudes que l’on entend de l’autre coté de l’Atlantique, interprétées par Linda Ronstadt, Carole King ou encore Rita Coolidge. A cela s’ajoute une reprise de Song For Adam de Jackson Browne et un autre morceau écrit par George Rafferty. Derrière la console, Elton adore cette ambiance californienne puisque depuis son album quasi-country, Tumbleweed Connection, il est probablement, avec Graham Nash, le plus américain des anglais. En premier single, Kiki décide de jouer la sécurité en sortant Lonnie And Josie composée par John et Taupin. N’ayant pas fait son coming out, Elton s’amuse à glisser discrètement en face B des déclarations qu’il ne peut chanter comme l’enflammé Last Good Man In My Life. Chanté par Elton, Lonnie And Josie aurait probablement atteint les sommets des charts. Par Kiki, il passe presque inaperçu. Mais la France pompidolienne aidera Kiki à se relever de ce nouvel échec. En effet, c’est en notre beau pays qu’une jeune pianiste talentueuse est née. Elton est très impressionné par les compositions de Véronique Sanson et plus virilement, Stephen Stills rêve de lui faire partager son lit. Kiki reprend donc Amoureuse en traduisant librement les paroles avec Gray Osborne mais en ne touchant ni à la mélodie ni au titre. En Angleterre, le titre de Sanson est aussi un succès et que l’on roule donc à droite ou à gauche, tout le monde aime Amoureuse. Kiki s’empare enfin des plus belles places des charts anglais.

L’année suivant, Elton récupère ses musiciens. Pour parer à cette défection et avoir plus d’indépendance, Kiki monte son propre groupe. Elle recrute des requins de studio dont le pianiste Bias Boshell. Ce clone d’Elton s’imprègne de la voix de Kiki afin de lui composer des titres pouvant la mettre totalement en valeur. Elton, même absent, reste dans l’ombre puisque c’est son producteur attitré, Gus Dudgeon, qui le remplace à la console. Grace à cet album, Kiki revient à son amour pour la soul et colle admirablement à la tendance du moment puisque toutes les rocks stars de l’époque flirtent funky. De cet album de grande classe se dégage le titre éponyme I’ve Got The Music In Me. Morceau diablement entrainant et écœurant par tant d’évidence qui offre à Kiki l’opportunité de conquérir l’Amérique. Là-bas, elle ouvre pour la tournée d’Elton mettant ainsi le feu à des stades entiers. Tout le monde veut jouer avec la meilleure copine d’Elton. Pas jaloux, le Captain Fantastic la pousse dans les bras des Beach Boys, de Steely Dan ou encore ceux du gros Lowell George de Little Feat. A un tel niveau de réussite, Kiki peut elle monter plus haut ?

1975, pour être à la mode et faire comme sa copine, Elton sort son premier album funky. Rock Of The Westies est un disque à part dans sa discographie. Album tout aussi maladroit, improbable et attachant que peut l’être Young Americans dans la carrière de Bowie. Kiki est dans les chœurs et comme chez un vieux couple, Kiki se demande ce qu’elle et Elton n’ont pas encore essayé. Bernie Taupin, parolier et autre homme d’Elton, a sous le coude une chanson qui ne peut être chantée qu’en duo. Elle parle d’un couple où chacun fait tout pour ne pas briser le cœur du conjoint. Le titre, sorti chez Rocket, est un succès total des deux côtés de l’océan. Elton s’amuse à se la jouer hétéro. Les anglais n’y voient que du feu et hissent ce titre à la première place. Place qu’Elton n’avait étonnement jamais atteint dans son propre pays. En l’espace de quelques mois, Elton et Kiki deviennent les ambassadeurs du couple idéal !

En 1976, Elton peut enfin quitter sa maison de disque DJM pour se signer dans sa propre paroisse. Blue Moves, double album ambitieux est donc son premier disque chez Rocket. Cette fois, Elton a besoin de se mettre en danger en brisant sa collaboration exclusive avec Bernie Taupin. Ses musiciens, comme Caleb Quaye et Davey Johnston, coécrivent alors certains titres. Elton s’entoure aussi de Bruce Johnston et de Curt Becher sur quelques morceaux donnant à Blue Moves un son typiquement californien. Il ne manque plus que Crosby et Nash qui sont à leurs tours recrutés. Malgré le succès fracassant de Sorry Seems To Be The Hardest Word, Blue Moves marche moins bien que les précédents albums. Elton a pourtant trouvé un nouveau son qu’il souhaite creuser et imposer. Il entraine son amie Kiki dans cette nouvelle voie en produisant son prochain disque. Kiki Dee devient naturellement la petite sœur de Blue Moves. Même ambiance feutrée et son léché à rendre envieux les types de Steely Dan. On retrouve Michael Brecker et David Sanborn dans les cuivres. Le génial Ray Cooper est aux percussions pendant que Steve Holley des Wings, quitte un instant Paul McCartney, pour poser des parties de batterie. Kiki reprend le How Much Fun de Robert Palmer. Les autres titres de l’album sont de Bias Boshell, de Davey Johnston et de sa composition. Malgré le sublime Chicago (rien à voir avec la chanson de Nash), aucun single ne monte très haut dans les charts. Après Blue Moves, la déception pour Elton est certaine même si Kiki Dee est loin d’être un fiasco commercial.

La fin des seventies pointe son nez. La troupe d’Elton est un peu perdue au milieu de la rage débile des punks et des rythmes morbides du disco. L’ambiance est crépusculaire d’autant qu’Elton, après une décennie sans avoir soufflé, commence à avoir du mal à se régénérer. Kiki sort un dernier disque pour Rocket  en 1979 où elle s’entoure de toute l’équipe permanentée de Toto. Stay With Me, tout comme les albums suivants d’Elton, souffre malheureusement d’un manque d’inspiration même si on tombe toujours sur des  titres imparables.

Après ce disque, Kiki et Elton divorcent. Divorce à l’amiable puisque, même si Kiki quitte Rocket, elle revient souvent aider son amie en chantant dans les chœurs de ses albums. Quand à Elton, depuis 1982, il est encore debout en ayant toujours le bon goût de faire de la bonne variété sans sombrer dans la variétoche.