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Amityville ou la revanche de Lalo Schifrin

En signant la musique d’Amityville, la maison du diable (1979), Lalo Schifrin doit bien avoir derrière la tête l’idée de prendre sa revanche sur sa violente éviction par William Friedkin du film L’exorciste (1973). Schifrin ne s’est, en effet, jamais remis d’un Friedkin éructant la bave aux lèvres en hurlant : « On dirait ces putains de marimbas mexicaines ; je hais la putain de musique mexicaine ». L’emportement du réalisateur de French Connection semble d’autant plus impulsif et approximatif quand on sait qu’aucun instrument mexicain n’a été utilisé pour l’effrayante musique composée par Schifrin pour L’exorciste. Depuis, le compositeur argentin se garde bien d’éviter la présence de ce fou furieux quand il se rend dans des festivals.

Amityville, la maison du diable permet à Schifrin d’exorciser ses blessures et de montrer ce dont il est capable dans le domaine du film d’horreur. La collaboration avec le réalisateur d’Amityville, Stuart Rosenberg, ne peut qu’être apaisée puisqu’elle marque leur quatrième collaboration après les réussites que sont Luke la main froide (1967) et Le voyage des damnés (1976).

Amityville, la maison du diable est tirée d’une histoire soi-disant vraie. La famille Lutz emménage dans une maison où les anciens propriétaires se sont fait massacrés par leur fils sous l’influence de voix démoniaques. Témoins de phénomènes paranormaux, la famille Lutz ne tiendra pas plus de 28 jours dans cette maison bourgeoise de la banlieue de New-York.

Pour illustrer la terreur qui monte et prend possession de la famille Lutz, Schifrin compose une savante et innocente berceuse chantée par des enfants. Puis, insidieusement, la mélodie devient de plus en plus dissonante et dérangeante. A leurs tours, les chœurs des enfants semblent hantés.

La maison, dont les deux fenêtres apparaissent comme les yeux du malins, est un personnage à elle toute seule. Schifrin la souligne avec un simple leitmotiv de deux notes jouées aux cordes, particulièrement entêtant et effrayant. On pense beaucoup au travail qu’a fourni Bernard Herrmann pour Psychose en écoutant cette musique. D’ailleurs, tout comme Herrmann, Schifrin refuse d’utiliser des synthétiseurs en privilégiant un orchestre à cordes dans lequel il glisse des instruments aux sonorités étranges comme le cristallophone et le waterphone.

Aujourd’hui, le film de Stuart Rosenberg a pris un sacré coup de vieux. Les polémiques entourant la véracité des faits dont ont été témoins les membres de la famille Lutz n’a pas arrangé le film. Il ne reste donc plus que la musique de Lalo Schifrin qui continue à vivre sa vie sans prendre une seule ride. Détachée des images de Rosenberg, elle est encore plus effrayante et nous incite à croire que tout cela était peut être bien vrai.

Ecoutez le Cinéma, nouveautés mai 2011

Bonne nouvelle ! Dès le 16 Mai, une nouvelle fournée de nouveautés de la série de Stéphane Lerouge, Ecoutez le Cinéma, arrivera dans les bacs. On avait en effet été un peu déçu du cru 2010 et l’abandon des beaux digipacks pour de vulgaires boitiers cristals  a quelque peu défiguré cette belle collection. Mais ne boudons pas notre plaisir car aucune autre maison de disques française ne peut s’enorgueillir d’une si belle série.

Au programme donc, quatre nouvelles sorties :

Michel Legrand : Suites cinématographiques / Cinéma Suites qui comprendra des raretés du compositeur qui va bientôt fêter ses 80 ans. On pourra découvrir des œuvres sans rythmique, sans soliste et ne flirtant ni avec le jazz, ni avec la variété… car uniquement pour orchestre. On pourra apprécier le talent de symphoniste de Michel Legrand à travers des œuvres méconnues comme un générique non utilisé du film de Robert Altman Prêt à porter mais aussi à travers une suite de quatre mouvements destinée aux Aventures de Don Quichotte. Sont présents aussi The Legend of Simon Conjurer, Sean and Audrey et Destination Zebra Suite.

Le Cinéma de Georges Lautner/ Musiques de Philippe Sarde qui offre une enthousiasmante synthèse de la collaboration entre ce prince de l’humour noir avec les musiques de Sarde. Huit films sont à l’honneur sur ce disque et l’on pourra passer de la partition inédite de La maison assassinée à celles de comédies réussies comme La valise, On aura tout vu et Pas de problème. Les snobs pourront se délecter en écoutant la musique de l’un des pires films avec Jean-Paul Belmondo, Joyeuses Pâques. Les fans d’Alain Delon, eux, pourront se replonger dans l’atmosphère oppressante du thriller raté mais néanmoins fascinant, Les seins de glaces.

Philippe Sarde / Costa Gavras pour la musique de Music Box, La petite apocalypse et des morceaux additionnels qui n’ont jamais été publiés en disque du score de Mad City. Pour la musique de Music Box, Costa Gavras aimait cette idée paradoxale d’engager un compositeur français sur un sujet américain mais aux racines d’Europe Centrale. Sarde compose donc une vaste partition enregistrée à Budapest et à Londres aux sonorités du folklore hongrois. Cette édition est en plus accompagnée d’un entretien avec le metteur en scène.

Maurice Jarre / El Condor-Villa Rides ! Il est étonnant de voir avec quelle aisance Maurice Jarre, lui qui se considérait trop français, a su se fondre avec la musique de film américaine. Le meilleur examen de passage pour faire ses armes à Hollywood est bien évidemment le western. Maurice Jarre, suite à son oscar obtenu pour Docteur Jivago, en a signé pas moins de huit. Stéphane Lerouge nous offre deux scores sur un même disque de deux films pour les nostalgiques de Charles Bronson et Robert Mitchum. La première Pancho Villa n’a jamais été éditée en cd et la seconde, El Condor est totalement inédite.

Il nous reste donc qu’à attendre le 16 Mai et à trouver un disquaire… si cette espèce n’a pas encore totalement disparu.

Don Ellis et sa ‘French Connection’

Après avoir vu Don Ellis sur scène, le réalisateur William Friedkin n’a qu’une idée en tête, l’engager pour son prochain film, The French Connection. Nous sommes en 1971 et nombreux artistes abondent d’idées nouvelles et expérimentent à foison. Le trompettiste Don Ellis, chef d’un orchestre de 22 musiciens, est au sommet de son art. Voilà dix ans qu’obsessionnellement il veut révolutionner et ouvrir de nouvelles perspectives jazzistiques avec son big band. Sans concession, Don Ellis brise toutes les barrières en incluant dans son groupe des sons électroniques, en amplifiant nombreux instruments et en mélangeant des influences allant de la musique indienne jusqu’à la musique contemporaine. Mais c’est surtout sur la métrique que Don Ellis va le plus loin en obligeant son groupe à ne pas se borner à jouer en 4/4. Durant une longue année, il martyrisera ses musiciens afin qu’ils arrivent à swinguer en 7/4, 5/4 ou encore en 9/8. Du jamais entendu ! Après un tel apprentissage, et le saxophoniste Art Pepper peut le confirmer, les musiciens sortant de cet orchestre savaient tout jouer.

Une telle modernité n’a pu que séduire William Friedkin. Cet enfant terrible du cinéma aime aussi malmener son art. Il s’est fait remarqué  avec le documentaire The People Vs. Paul Crump où il suit un condamné dans le couloir de la mort. Ce film met à jour les lacunes de l’enquête policière et sauvera Paul Crump de la chaise électrique.  En 1970, Friedkin choque et provoque l’Amérique en abordant l’homosexualité avec un film dérangeant, Les garçons de la bande. L’année suivante, caméra au poing, il décide de mettre un coup de fouet au genre policier. The French Connection est tiré d’une histoire vraie de flics new-yorkais enquêtant sur une filière d’héroïne venant de France. Tout comme Don Siegel sur la côte ouest avec son Dirty Harry, Friedkin s’acharne à vouloir montrer le quotidien du travail de flic. Il donne une texture quasi documentaire en fuyant les studios pour filmer Gene Hackman et Roy Sheider en décors naturels sous la simple lumière du jour.

De ce film violent et moderne, Don Ellis accepte d’en faire la musique. Il n’en est pas à son premier coup d’essai avec le cinéma puisqu’il a déjà composé la musique d’un obscur film de science-fiction, Moon Zero Two. Pour French Connection, Ellis travaille dans l’urgence puisqu’on lui offre à peine cinq semaines pour enregistrer sa musique à New-York. De cette pression insoutenable, Ellis compose pas moins de 18 titres. Sur la quarantaine de minutes de cette musique, seule une vingtaine est retenue par Friedkin. En effet, celui-ci a toujours détesté une musique trop mélodique qui souligne comme un coup de marqueur trop gras les scènes d’action ou les sentiments des personnages. Friedkin pense que si une scène d’action est bonne, elle doit se suffire à elle-même. De cette théorie, il n’hésitera pas à renvoyer l’immense Lalo Schifrin et sa copie pour son film suivant, L’exorciste.

Don Ellis compose donc une musique quasi expérimentale. Ayant habité New-York quelques années, il essaye de recréer, à l’aide de son orchestre, toutes les sensations qu’il a ressenti dans les rues de la grosse pomme. Ainsi, la trompette de Glenn Stuart reproduit les alertes gémissantes des sirènes de police. Aux exaltants coups de trombones de son orchestre, Ellis, en bête acharnée du travail, ajoute des nappes de cordes qu’il doit enregistrer à Los Angeles. Les vingt-deux musiciens de l’orchestre se plongent dans une musique musclée et énergique à dominante jazz mais baignant souvent dans un blues lancinant. La musique de Don Ellis ouvre un gigantesque nouvel espace aux images de William Friedkin.

The French Connection rafle pas moins de cinq oscars et une suite lui est donnée en 1975. L’acteur Roy Sheider et William Friedkin ne sont plus de la partie. John Frankenheimer dirige French Connection 2. Pour ce film, Don Ellis signe une nouvelle musique tout autant innovante que pour son premier volet. La maison de disque Film Score Monthly a magnifiquement édité ces deux scores regroupés pour la première fois en cd en 2001. Les 3000 exemplaires de ce disque se sont arrachés sur le champ, faisant de lui une indispensable perle rare.

> Pour consulter le tracklisting de la BOF de The French Connection 1&2 par Don Ellis, cliquez ici.

John Barry : une vie héroïque

Quel Palmarès ! Certes, avec sa voix sussurante et ses yeux larmoyants trahissant une sensibilité que l’on sent un brin exagérée, on imagine mal Jane Birkin rouler les mécaniques. Mais lorsque la chanteuse de ‘Con c’est con ces conséquences’ regarde dans son rétroviseur, elle a de quoi s’enorgueillir. Non par sa noble descendance directe avec Charles II, Roi d’Écosse et d’Angleterre, ni par les faits d’armes de son père aidant un certain François Mitterrand pendant la dernière guerre mais par sa vie, une rencontre et un amour.
Fille de l’actrice Jude Campbell et muse de Noel Coward, la petite Jane était prédestinée à ne faire plus qu’une avec le septième art. Avec un flair et un goût qu’on lui connaît, elle ne pouvait que partager sa vie avec un grand homme de cinéma. Et Jacques Doillon n’est pas si grand que ça. Oui, un homme d’image ne pouvait suffire à la compatriote d’Horatio Nelson puisque celle-ci était hantée par des mélodies. En plus de la pellicule, il fallait que son prince charmant y apporte de la musique. Mais on ne rencontre pas un génie tous les jours. Tous les musiciens n’ont pas un sens inné de la mélodie. Tous les musiciens n’ont pas les dispositions pour être des arrangeurs de talents. Tous les musiciens n’ont pas une formation classique et jazz affermie. Alors, lorsque Jane tombe sur la perle rare, l’amour lui ouvre ses bras. La bague au doigt, son cœur bat en rythme la chamade et sa vie devient symphonie à la naissance d’une adorable jolie fille. C’est ainsi que Jane Birkin est devenue Madame John Barry.

Nous sommes des enfants de la chance car nous avons tous un jour connu les transes sur la musique de John Barry. Ses thèmes, souvent construits de manière à ce que le contrepoint ait autant d’importance que la mélodie en ont fait sa patte facilement identifiable. Comment oublier l’air entêtant de ‘Macadam Cowboy‘ qui nous fait suivre Jon Voight accompagné de Dustin Hoffman et sa patte folle dans un New-York tellement déglingué qu’il n’existe plus ? Mais Barry sait tout aussi bien nous faire danser avec les loups qu’avec des dandys fumistes et précieux essayant d’attraper le ‘Knack’ dans un Londres qui swinguait un peu plus que maintenant. Il nous emmène également au fin fond de l’Afrique du Sud pour orchestrer le massacre d’une petite garnison anglaise par des Zoulous qui s’avèrent bien dangereux lorsqu’ils ne jouent pas du tam-tam. On n’écoute pas que sa musique au cinéma puisqu’elle est amicalement entrée dans nos foyers avec les aventures de Lord Brett Sinclair et Danny Wild. Et pour ses notes de noblesse, Barry nous a surtout baladé autour du monde en suivant les exploits de l’agent secret le plus couillu de sa majesté, James Bond.

En 1975, après une dizaine d’années de furieuse activité, John Barry a besoin de vacances. C’est en allant signer un énième contrat sur le sol américain, qu’il tombe éperdument amoureux des États-Unis au point de décider d’y poser définitivement ses valises. De ces premiers instants américains, Barry veut à tout prix graver sur disque les émotions qu’il a pu ressentir. Armé d’une formation jazz et d’une formation classique, Barry  passe ses vacances en studio. Il se ressource en composant ‘Americans‘, son premier disque solo. Exercice de style alors unique car il est le seul commanditaire de son œuvre. Il en résulte un disque magnifique et improbable entre jazz et musique contemporaine. John Barry invente la musique de film sans film.

Si vous vous imaginez accoudé à un comptoir buvant un Jack Daniels avec pour musique de fond un groupe de rock bouseux, ‘Americans‘ vous fera rapidement bouger le cul de votre tabouret pour sortir du navet dans lequel vous êtes en train de rouiller. ‘Americans‘ offre une ballade à travers New-York bien loin de tous les clichés répétés par des scénaristes à l’imagination sèche. Ici, nous touchons au sublime et le cinémascope s’impose car la musique de Barry dégage des ambiances nostalgiques et des climats très contrastés. Avec ses deux formations, John Barry joue avant tout sur les textures. Ses arrangements vertigineux ont tellement de relief qu’au son de chaque instrument, on voit apparaître un nouveau pan de la ville. Comme dans le livre New-York de Paul Morand, John Barry nous offre une vision européenne de la grande pomme. Dans la longue ‘Yesternight Suite‘, inadaptée au cinéma de par sa durée, on visite une grande partie de la ville. Si le rythme s’accélère, alors nous nous rapprochons des quartiers des affaires. Lorsque le trombone soyeux de Dick Nash se fait entendre, on se promène nonchalamment sur les berges de l’Hudson ou dans un Central Park somnolant. John Barry souligne les climats de chaque quartier de la ville, et cordes et instruments à vent se font chorus comme le soleil se reflète d’un building à un autre. Rien n’a été oublié puisque Barry inclus dans cette suite, des fragments des incontournables standards que sont ‘By Myself‘ et ‘As Time Goes By‘. Un peu comme si lors de cette fantastique ballade, ces titres sortaient d’une fenêtre lointaine.

La réédition d’Americans offre en prime quatre génériques composés de manière plus classique par John Barry pour la télévision. Ces morceaux pourront rassurer certains admirateurs peu enclins aux expérimentations de cet album.

Après un tel festival d’innovations, d’intelligence, de perfectionnisme et donc de génie, on peut comprendre que Jane Birkin ait eu besoin d’un peu de repos dans des bras plus pantouflards. Tout le monde ne peut pas avoir une vie héroïque.

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