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Lalo Schifrin au Festival Lumière 2012

La salle de cinéma du hangar du premier film était pleine à craquer à l’Institut Lumière. Tout le monde piaffait d’impatience pour accueillir Lalo Schifrin. Malgré l’affluence, c’est avec joie que nous avons aperçu la chevelure argentée du Maestro fendre la foule, descendant au premier rang aidé par son épouse. A 80 ans, avec un regard malicieux amplifié par des lunettes un tantinet démodées, Lalo garde encore une bouille de joyeux cabotin.

On sent poindre une vive excitation dans la salle avant que ne débute cette rencontre. En effet, vu l’importance de l’œuvre de Lalo Schifrin et la rareté de célébrations autour de la musique de film, on mesure le privilège d’être présent à un tel rendez-vous. A peine installé, certains se sentent tellement privilégiés qu’ils n’hésitent pas à fondre sur Lalo pour lui voler un autographe.  Le compositeur de la musique du film Les proies en devient une à son tour et l’on assiste à un ballet de chasseurs d’autographe et de photographes qui se comportent comme des rapaces. Moi aussi, j’avais apporté un vinyle de Bullitt dans l’espoir que Lalo me le signe, mais en voyant tout ce monde autour de lui, je n’avais plus du tout envie de participer à tout ce cirque. En bon Gizmo, je remonte à ma place et laisse les Gremlin’s se dévorer entre eux. C’est d’ailleurs avec une patience infinie que Lalo joue le jeu et signe des tonnes de disques. Mais au-dessus de cette mêlée humaine qui rappelle les plus effrayantes scènes du Jour du fléau, rayonne, telle une auréole, la chevelure argentée du Maitre.

Dans le public, on aperçoit Bertrand Tavernier, Madame Georges Delerue et Nicolas Godin. Une organisatrice de l’Institut Lumière descend près de Lalo, faisant le ménage en chassant les chasseurs d’autographes. L’incontournable Stéphane Lerouge, ressemblant de plus en plus à Roland Orzabal, et qui anime cette rencontre, est à ses côtés. Le calme s’installe alors rapidement dans une ambiance intense et solennelle. Puis nous sommes enfin priés d’accueillir chaleureusement, mais est-ce utile de nous le dire, Lalo Schifrin. Lalo se lève du premier rang sous un tonnerre d’applaudissements. Tournant le dos à la salle, il entraperçoit un public enthousiaste en pivotant la tête à gauche puis à droite. Et de sa main de chef d’orchestre, dans un geste typiquement latin et terriblement funky, il nous ordonne de faire encore plus de bruit. La salle du premier hangar se lance alors dans une impro d’applaudissements. Puis, prenant un micro qu’on lui tend, Lalo nous dit, dans un français impeccable, à quel point il est ému de se retrouver parmi nous. Au final, on ne sait pas trop qui est le plus ému mais qu’importe puisque l’émotion  submerge toute la salle.

Après une présentation succincte et avant que Stéphane Lerouge entame un dialogue avec Lalo Schifrin, on nous présente un portrait qui va nous être diffusé sur le musicien. Ce documentaire est réalisé par une lyonnaise, Pascale Cuenot. Celle-ci est présente dans la salle et les amateurs de musique de film la connaissent bien puisqu’elle a réalisé une très belle série de films sur des compositeurs tels que Gabriel Yared, Maurice Jarre ou encore Georges Delerue. Diffusé pour la première fois devant un public et surtout devant Lalo, le principal intéressé, on peut imaginer le trac de la réalisatrice. Mais tout se passe à merveille car en un peu moins d’une heure, Cuenot brosse un portrait précis de Lalo Schifrin. On découvre les tensions politiques en Argentine dans lesquelles Schifrin a grandi, puis son érudition musicale, ses premiers voyages et sa relation privilégiée avec la France. Le film montre bien toute la richesse et les fondations de son éducation musicale qui seront les clés de sa réussite à Hollywood. Cuenot a dégoté de belles images d’archives d’un Lalo jeune au piano et d’autres plus drôles où il déconne en chantant. La part belle du documentaire est évidemment dédiée à la musique de films et de séries. C’est de chez lui, l’ancienne demeure de Groucho Marx, que Lalo nous commente les grands moments de sa carrière. C’est un plaisir de le voir dans son élément, maison surchargée d’objets, de trophées, de livres, de disques, de pianos et d’un grand billard à toile rouge. Du Kid de Cincinnati en passant par Bullitt, Mission Impossible et jusqu’à Rush Hour, les grandes œuvres de Schifrin sont admirablement évoquées par lui et bon nombre de ses amis et collaborateurs. Documentaire qui ravit donc aussi bien les férus du compositeur que des novices qui voudraient se frotter à sa musique et découvrir ses facettes jazz, symphoniques et électroniques.

Personne ne s’y trompe, le film est chaleureusement applaudi et Schifrin le trouve formidable. Pascal Cuenot doit être soulagée et elle est invitée à rejoindre Lalo près de l’écran. On découvre une femme discrète et profondément émue. Lalo, habité par un swing évident, est jovial et farceur. Ses yeux pétillent et il demande au contrebassiste Pierre Boussaguet de le rejoindre sur scène. On sent que dans le public personne ne connait cet immense musicien. Il est amusant de s’apercevoir que de nombreux admirateurs de Schifrin ne connaissent finalement qu’un pan de son travail et qu’ils n’ont pas osé franchir les portes du jazz. Lalo parle de sa collaboration fructueuse avec Pierre qui a su remplacer Ray Brown dans la série des concerts  Jazz meets the Symphony. Puis Boussaguet remonte à sa place dans une indifférence polie et Lerouge arrive avec plein d’extraits de film à analyser.

Grand connaisseur de l’œuvre de Schifrin puisqu’il a édité Les Félins dans sa collection Ecoutez le cinéma, Lerouge reprend des extraits qui ne sont pas apparus dans le documentaire. Schifrin nous parle donc de sa collaboration avec René Clément, de The Fox et de Bullitt. Les réflexions de Schifrin sont toujours drôles et taquines. On découvre alors un homme qui est vraiment à l’image de sa musique puisqu’il respire l’intelligence et laisse de la place à l’improvisation. On assiste d’ailleurs à des dialogues truculents entre les deux et Lalo va même jusqu’à reprendre Lerouge sur son français. En effet, lorsque Lerouge lui demande ce qu’il a essayé de faire sur The Fox, Lalo lui répond du tac au tac « je n’ai pas essayé, j’ai fait ». C’est dans cette phrase incisive de Lalo que l’on voit toute la précision qu’un grand musicien attache au vocabulaire ainsi que sa force de travail.

Pour l’extrait suivant, Bertrand Tavernier est invité à rejoindre Schifrin pour parler de Dirty Harry et Don Siegel. Le morceau choisi est le final du film. Tavernier nous éclaire sur cette fin qui n’était pas choisie au début et Lalo nous parle du choix des instruments qu’il a utilisé pour accentuer un sentiment de dégoût à la fin du film. Il en profite pour faire des jeux de mots avec les titres de bouquins de Jean-Paul Sartre comme Les mots et La nausée. L’intervention de Lerouge se termine sur la musique de Schifrin composée pour Tango de Carlos Saura.

Malheureusement, l’heure tourne, et il est impossible d’arriver au bout des 70 extraits que voulait nous passer Stéphane Lerouge. Pas le temps donc de parler de The Hellstrom Chronicle, d’Earth II ou encore de Pretty Maids All In A Row.  Lalo Schifrin est une dernière fois applaudi chaleureusement. La salle se vide petit à petit. Il n’y a plus grand monde autour de Lalo et son épouse. Mon vinyle de Bullitt me fait du pied et je m’approche fébrilement du Maitre. Il signe mon disque mais c’est surtout son regard malicieux qu’il me tend en me rendant mon vinyle qui restera gravé dans ma mémoire.

Torn Music: un livre de Gergely Hubai

En publiant Torn Music (rejected film scores a selected history), Gergely Hubai jette une bombe dans le cercle des béophiles. Sur près de 500 pages, ce jeune compositeur mais aussi professeur et journaliste des musiques de films a recensé près de 300 films dont la musique initiale n’a pas été retenue pour le montage final d’un film. Cette pratique, d’engager un autre compositeur si la musique ne convient pas, est très courante aux Etats-Unis. Bien que cruelle, elle montre l’importance et le poids de la musique dans la réussite finale d’un film.

Torn music nous montre que de 1932 à nos jours, aucun compositeur n’a été épargné et que tous, sauf John Williams, se sont un jour fait évincer d’un film. D’ailleurs, un dicton affirme à Hollywood que l’on n’est pas un véritable compositeur tant que l’on n’a pas une musique rejetée à son palmarès. Hubai nous ouvre donc les armoires de compositeurs célèbres dans lesquelles dorment des cadavres musicaux. Cadavres qui ont tous une histoire propre et différente. La plus célèbre est probablement la brouille définitive entre Hitchcock et Bernard Herrmann sur Le rideau déchiré (1966) dont le titre de ce livre est  un clin d’œil. Mais ce livre révèle surtout de nombreuses histoires obscures et inconnues. Histoires souvent tragiques puisqu’elles finissent mal pour au moins une personne mais toujours relevées par le caractère fort et orageux des compositeurs de musique de film. On apprend ainsi comment David O. Selznick a, sans les prévenir, mis en compétition des compositeurs pour le film Don Quichotte de Pabst pour au final écarter celle composée par Maurice Ravel. De Rendez-vous de Lumet à La rose et la flèche de Lester, on voit comment John Barry est appelé à la rescousse et damne souvent le pion à Michel Legrand. Plus amusant, on découvre comment Ennio Morricone s’auto remplace pour la musique du film Le Professionnel en ressortant de ses propres archives une partition qu’il avait composé pour Maddalena, film italien de 1971 totalement oublié. Torn Music fait aussi la part belle à l’éviction avec perte et fracas de Lalo Schifrin sur L’exorciste par un William Friedkin azimuté à la coke. Marqué à vif, Schifrin s’assure toujours que Friedkin ne sera pas présent aux festivals auxquels il est invité. De Stravinsky à James Newton Howard en passant par les incontournables Goldsmith, Mancini ou encore Silvestri, Torn music regorge d’anecdotes truculentes et retrace avec pertinence l’histoire de la musique de film en général.

En tournant les pages de Torn music, le lecteur fait donc un étrange et fascinant voyage dans un cimetière de partitions musicales qui sont mortes nées. Heureusement, des labels tels que Film score monthly, Intrada ou encore La la land exhument régulièrement ces musiques rejetées. En les écoutant, l’auditeur peut alors remonter lui-même son film et imaginer comment il aurait pu sonner. De découvertes en découvertes, Torn Music coûte au final bien plus cher que sa vingtaine de dollars car il donne envie de se procurer plein de disques. Cependant, il ne faut pas se tromper sur les musiques de films rejetées car elles ne l’ont pas été pour leur mauvaise qualité. Souvent plus audacieuses ou visionnaires, elles n’ont pas été retenues car les producteurs avaient peur d’un accueil mitigé du public. Et dans un cinéma de plus en plus uniformisé, la prise de risque est souvent bannie au profit d’une triste sécurité.

Il n’y a plus qu’à espérer qu’un éditeur français traduise et commercialise  ce livre qui enthousiasmera le plus blasé des amateurs de musique de film. Car il faut le savoir, Torn music ne se lit pour l’instant qu’en anglais.

Amityville ou la revanche de Lalo Schifrin

En signant la musique d’Amityville, la maison du diable (1979), Lalo Schifrin doit bien avoir derrière la tête l’idée de prendre sa revanche sur sa violente éviction par William Friedkin du film L’exorciste (1973). Schifrin ne s’est, en effet, jamais remis d’un Friedkin éructant la bave aux lèvres en hurlant : « On dirait ces putains de marimbas mexicaines ; je hais la putain de musique mexicaine ». L’emportement du réalisateur de French Connection semble d’autant plus impulsif et approximatif quand on sait qu’aucun instrument mexicain n’a été utilisé pour l’effrayante musique composée par Schifrin pour L’exorciste. Depuis, le compositeur argentin se garde bien d’éviter la présence de ce fou furieux quand il se rend dans des festivals.

Amityville, la maison du diable permet à Schifrin d’exorciser ses blessures et de montrer ce dont il est capable dans le domaine du film d’horreur. La collaboration avec le réalisateur d’Amityville, Stuart Rosenberg, ne peut qu’être apaisée puisqu’elle marque leur quatrième collaboration après les réussites que sont Luke la main froide (1967) et Le voyage des damnés (1976).

Amityville, la maison du diable est tirée d’une histoire soi-disant vraie. La famille Lutz emménage dans une maison où les anciens propriétaires se sont fait massacrés par leur fils sous l’influence de voix démoniaques. Témoins de phénomènes paranormaux, la famille Lutz ne tiendra pas plus de 28 jours dans cette maison bourgeoise de la banlieue de New-York.

Pour illustrer la terreur qui monte et prend possession de la famille Lutz, Schifrin compose une savante et innocente berceuse chantée par des enfants. Puis, insidieusement, la mélodie devient de plus en plus dissonante et dérangeante. A leurs tours, les chœurs des enfants semblent hantés.

La maison, dont les deux fenêtres apparaissent comme les yeux du malins, est un personnage à elle toute seule. Schifrin la souligne avec un simple leitmotiv de deux notes jouées aux cordes, particulièrement entêtant et effrayant. On pense beaucoup au travail qu’a fourni Bernard Herrmann pour Psychose en écoutant cette musique. D’ailleurs, tout comme Herrmann, Schifrin refuse d’utiliser des synthétiseurs en privilégiant un orchestre à cordes dans lequel il glisse des instruments aux sonorités étranges comme le cristallophone et le waterphone.

Aujourd’hui, le film de Stuart Rosenberg a pris un sacré coup de vieux. Les polémiques entourant la véracité des faits dont ont été témoins les membres de la famille Lutz n’a pas arrangé le film. Il ne reste donc plus que la musique de Lalo Schifrin qui continue à vivre sa vie sans prendre une seule ride. Détachée des images de Rosenberg, elle est encore plus effrayante et nous incite à croire que tout cela était peut être bien vrai.