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Total Recall, les mémoires d’Arnold Schwarzenegger

Si vous cultivez un fond d’anti-américanisme, si vous n’êtes pas prêt à souffrir et travailler d’arrache-pied pour monter sur la première marche du podium, si vous aimez seulement les films indépendants à petit budget, si vous n’êtes pas nostalgique de la politique libérale de Ronald  Reagan, si vous vous demandez ce que votre pays peut faire pour vous et non l’inverse, si vous ne croyez pas en une armée forte, si vous ne faites pas du sport régulièrement, si vous baillez devant Terminator, alors le livre Total Recall par Arnold Schwarzenegger  risque fortement de vous tomber des mains.

Lorsque Schwarzenegger décide quelque chose, il le fait. Avec Total Recall, écrit en étroite collaboration avec Peter Petre, Arnold passe aux aveux. Sur pas moins de 657 pages, il retrace toute sa vie. De son enfance dans une Autriche dévastée par la guerre à son poste de gouverneur de Californie en passant par ses carrières de culturiste et d’acteur le mieux payé d’Hollywood, Arnold nous dit presque tout. N’imaginant pas le noyau dur des fans de Schwarzy comme des rats de bibliothèque, ce livre de la taille d’un roman russe a de quoi impressionner ou faire fuir. On peut donc se demander à qui il s’adresse. Mais, que l’on aime ou pas Schwarzy, son destin totalement incroyable a de quoi attiser la curiosité.

Tout le monde connait l’acteur Schwarzenegger et la part belle de ses mémoires est consacrée à cette période. Evidemment, Arnold s’étend longuement sur Conan le Barbare (1982), Terminator (1984) et ses suites, Predator (1987), Total Recall (1990), True lies (1994) et son virage comique avec Jumeaux (1988) et Un flic à la maternelle (1990). On connait tellement ces films que les anecdotes de tournage choisies par Schwarezenegger paraissent plutôt fades. On lit tout cela poliment, et heureusement que le portrait déjanté de John Milius relève le tout. Arnold nous décrit bien la folie sur le tournage de Conan orchestrée par un réalisateur qui se considère sérieusement comme un romantique révolutionnaire et défenseur des valeurs traditionnelles. Mais le plus intéressant dans cette partie est probablement les débuts de Schwarzy. Sa volonté de devenir acteur a germé durant son adolescence et rien ne l’a ensuite détourné de cet objectif. Le culturisme lui a servi de tremplin et c’est grâce à son physique qu’il décroche son premier rôle dans Hercule à New-York (1969), navet qui n’est même pas sorti en salles à l’époque. Ce film lui sert de leçon et lui laisse entrevoir tout ce qu’il a encore à apprendre. Afin de tomber sur le bon film et jouer un rôle qui puisse lui ouvrir de nouvelles portes, Schwarzenegger revient au cinéma sept ans après ce premier échec avec Stay Hungry de Bob Rafelson. Issu du Nouvel Hollywood, Rafelson qui a dirigé Jack Nicholson dans Cinq pièces faciles (1970) pousse Arnold à prendre des cours de comédie et lui donne ainsi une légitimité artistique. Légitimité qu’il entretiendra en refusant des publicités ou des rôles secondaires qui auraient risqué de le cataloguer. Schwarzenegger n’a qu’une exigence, être au sommet de l’affiche. Après de nombreux refus, il accède enfin à la notoriété avec Conan le barbare. Il lui aura fallu 13 ans d’obstination et de volonté pour arriver au succès. Dès lors, la machine Schwarzenegger est en route et tout va se démultiplier. Arnold va relever des défis qui vont aller de pair avec les budgets de ses films et ses salaires doublent à chaque fois. En homme d’affaire avisé, Schwarzenegger comprend très vite que le marché des films s’est mondialisé. Il s’impose donc des campagnes de promotions agressives et n’hésite pas à sillonner le monde entier pour porter ses films. La technique est payante et sous un rythme aussi soutenu, totalement novatrice. Arnold aime être premier, Arnold aime le succès.

Par contre, Schwarzy n’est pas un adepte de l’échec. Dans son livre, le cas du navet Kalidor (1985) est expédié avec humour. Par contre, il est intéressant de voir comment il présente celui de Last Action Hero (1993). Ce film de John McTiernan, dans lequel Schwarzenegger tourne en dérision son image musclée, n’a pas rencontré son public. Le succès fut mitigé et l’acteur critique beaucoup le lancement fait  pour ce film. Mais rétrospectivement, ce film lui offre son premier coup de vieux. La page reaganienne avec ses héros nationalistes est révolue et Schwarzenegger se demande où est sa place dans l’Amérique de Clinton. Nombreux autres films n’ont droit dans son livre qu’à un paragraphe ou une phrase. Sa première apparition non créditée dans Le privé (1973) de Robert Altman et La course au jouet (1996) n’ont même pas le droit de cité. Mais le plus inquiétant dans les confessions d’Arnold est son égocentrisme. Schwarzenegger parle très peu, voire jamais, des acteurs avec qui il joue. On a l’impression qu’aucune complicité ne s’est vraiment installée sur un plateau avec un autre comédien. Par contre, hors plateau, on le sent très fier d’avoir couché avec Brigitte Nielsen bien avant Sylvester Stallone.

Cet égocentrisme vient surement de sa carrière de culturiste. Il ne faut pas oublier que toute la première partie de sa vie, Schwarzenegger l’a passé dans une salle de gym en regardant dans une glace son corps se métamorphoser. Et rien ne lui faisait plus plaisir d’entendre les cris du public à chacune de ses poses lors des compétitions. Le palmarès de Schwarzenegger est vertigineux et c’est encore une fois, avec une volonté de fer qu’il a explosé tous les records. Total Recall donne un éclairage intéressant du monde du culturisme. Monde fermé, masculin, fait de marginaux… et entre les lignes, on comprend que ça baise beaucoup. Schwarzenegger a tout fait pour sortir de ce milieu de la marginalité et, grâce au documentaire Pumping Iron (1977), il y a fortement contribué. Véritable athlète, Arnold a toujours eu soin de sa santé physique. Et c’est son hygiène de vie qui a servi de passerelle pour entrer en politique.

Dès son arrivée aux Etats-Unis, Schwarzenegger s’est senti républicain. Couleur qu’il n’était pourtant pas bon d’afficher à la fin des années soixante, surtout dans le milieu artistique. Mais le jeune autrichien se retrouvait dans les valeurs de liberté individuelle prônées par Richard Nixon. Ayant grandi dans la peur du communisme avec la Hongrie en pays voisin, Schwarzenegger ne s’offusquait pas d’une intervention au Vietnam, bien au contraire. Mais son engagement en politique a été tardif bien qu’il ait toujours flirté avec elle. Parallèlement à ses films, Arnold a bâti un véritable empire immobilier et a donc toujours été attentif aux taxes qu’il devait payer. Mais c’est surtout en fréquentant la nièce de JFK, Maria Shriver, que Schwarzenegger épouse au sens propre comme au sens figuré la politique. Maria et Arnold forment un couple aux avis politiques totalement opposés. Et les quarante cousins du clan Kennedy n’ont jamais réussi à convaincre Arnold de basculer dans le camp des démocrates. C’est son corps et son image sportive qui lui permettent de briguer le poste de conseiller sur le conditionnement physique et les sports sous le mandat du président Bush père entre 1990 et 1993. Poste symbolique dans lequel Schwarzenegger s’investit très sérieusement afin de faire la promotion du sport tout en faisant de la prévention. Il n’entend pas faire de la figuration et tourne dans tous les états, se frottant à tous les gouverneurs, qu’ils soient démocrates ou républicains. Schwarzenegger devient un intime du président Bush en passant de nombreux séjour à Camp David mais ne se met pas sa belle famille à dos puisqu’il soutient activement les Jeux Olympiques spéciaux créés par la mère de Maria, Eunice Kennedy.

Sa véritable entrée en politique se fait dix ans plus tard lorsqu’il se lance dans l’élection pour devenir gouverneur de Californie suite à la procédure de destitution lancée à l’encontre du démocrate, Gray Davis. Plusieurs points l’ont convaincu de franchir le pas. Le premier est le triste état économique dans lequel se trouve alors la Californie, rendant le citoyen Schwarzenegger fou de rage. Le second vient de Richard Nixon qui le pousse à se présenter. Certes, Schwarzenegger a une notoriété forte mais est-ce que cela fait de lui un candidat sérieux ? Habilement, il s’assoit donc sur les personnages qu’il incarne au cinéma afin de montrer qu’en politique, il peut aussi faire le ménage. Mais conscient que cela ne suffit pas, il bosse comme un taré sur tous les dossiers avec son équipe de campagne. Il doit aussi prendre la mesure de tous les sacrifices qu’il fait en briguant ce mandat. Il devra faire l’impasse sur ses revenus publicitaires et au cinéma, mais aussi convaincre sa famille de le suivre. Pas démotivé, Schwarzenegger entend relancer l’économie de Californie, réduire le déficit budgétaire des taxes, créer de nouveaux emplois, développer l’éducation et combattre les émissions des gaz à effet de serre. Il est largement élu et devient le 38ème gouverneur de Californie et le second acteur, après Ronald Reagan, à accéder à ce poste.

Passer de candidat à gouverneur n’est pas une mince affaire et le style qui a fait fureur durant sa campagne fait grincer des dents durant les débuts de son mandat. Schwarzenegger apprend vite que les dialogues macho de ses films coincent vite devant un syndicat d’infirmières. Il s’aperçoit aussi à quel point la situation de la Californie est grave et souvent bloquée par des syndicats et une politique partisane. La seule volonté en politique ne suffit pas et Schwarzenegger doit apprendre à négocier. Total recall montre à quel point Schwarzenegger a été un gouverneur républicain loin de l’image caricaturale de la politique généralement menée par ce parti. Certes, on imagine en lisant son autobiographie que Schwarzenegger est clément avec son bilan mais l’on peut être étonné de la politique qu’il a menée. Schwarzenegger est un républicain modéré et il a toujours essayé de travailler en intelligence avec les démocrates. Il s’est même mis à dos des membres de son parti lorsqu’il a confié des postes clés à l’opposition.  Durant ces deux mandats, on retrouve Schwarzenegger comme un fervent défenseur de l’environnement qui n’hésite pas à monter au créneau pour faire barrage au lobby du pétrole texan soutenu par Bush. De plus, il est le gouverneur qui a injecté le plus d’argent dans l’éducation, les écoles publiques et la sécurité en Californie. Il a en outre lancé de grands travaux pour rénover les infrastructures californiennes qui commençaient à ne plus être adaptées. Certes, en bon républicain, Schwarzenegger favorise la valeur travail, la liberté d’entreprise et applique une fiscalité libérale mais il n’hésite pas à augmenter les impôts dès que la crise arrive.

Autant Schwarzenegger était très ami avec Bush père, autant on le voit prendre ses distances avec Bush Jr. Et concernant les valeurs familiales si chères aux républicains, Schwarzenegger ne les a jamais mises en avant et est toujours resté hermétique aux positions de Sarah Palin. Schwarzenegger a appris à brouiller les pistes et est devenu un animal politique surprenant, relativement insaisissable et totalement dévoué à son Etat.

Si Le Triomphe de la volonté n’avait pas des relents nazis, ce titre irait parfaitement à l’autobiographie de Schwarzy. On y découvre un type au caractère hors norme capable de se transformer en machine de guerre pour atteindre ses objectifs. Mais derrière son coté frimeur et donneur de leçon, Schwarzenegger se révèle comme une personnalité pleine de contradictions et beaucoup plus complexe qu’elle n’y parait. Schwarzenegger nous prouve que l’on peut être une montagne de muscles, un acteur de blockbusters et un républicain chevronné… sans être un con. A méditer.