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Cloclo ou comment Jérémie Renier devient Claude François

Une semaine après la sortie de Possessions, Jérémie Renier revient sur les écrans avec 18 kilos en moins pour interpréter Claude François dans le film Cloclo. Ce film réalisé par Florent Emilio Siri (Nid de guêpes, L’ennemi intime) s’inscrit dans la brèche ouverte par des films comme La môme d’Olivier Dahan et de Gainsbourg, une vie héroïque de Joann Sfar.

Après Podium (2004) de Yann MoixBenoit Poelvoorde joue un sosie de Claude François, c’est encore un belge qui entre dans la peau de notre chanteur à minettes national. Jérémie Renier, dont la ressemblance troublante avec Claude François avait déjà été remarquée, a déjà été approché pour un film sur la vie du chanteur il y a une dizaine d’année. Ce projet a capoté. Florent Emilio Siri, qui ne faisait pas partie de ce dernier, a commencé à amasser de nombreux témoignages de proches sur le chanteur. Témoignages souvent peu reluisants mais qui donnaient une épaisseur à ce chanteur populaire qui peut sembler lisse au premier abord. Les enfants de Claude François ont en premier lieu été réticents de montrer leur père sous un jour moins glorieux. Mais Siri a réussit à les convaincre de ne pas cacher les cotés sombres de leur père.

Cloclo est avant tout un film ambitieux. Avec un budget de plus de 20 millions d’euros, les producteurs ont vraiment mis les moyens et cela éclate à l’écran. On peut définitivement saluer le travail de Giovanni Fiore Coltellacci à la direction de la photographie. Il a su recréer les couleurs contrastées des années 60/70 de manière remarquable. A l’heure du numérique, c’est un plaisir de retrouver le grain et les contrastes d’un film tourné en 35 mm. Les décors de Cloclo méritent aussi d’être soulignés et leur authenticité contribue à nous plonger directement dans la folie des années 60. Folie des concerts, folie d’une nouvelle génération qui explose, folie d’une société de consommation qui se met en place, folie des paillettes et des belles voitures. Et Claude François dans tout ça ?

Florent Emilio Siri nous fait découvrir l’enfance de Claude François en Egypte puis son retour en France après la nationalisation du canal de Suez. On voit comment il essaye de se faire une place dans la chanson après avoir joué de la batterie et des percussions dans un grand orchestre. A force d’obstination et se relevant toujours après ses échecs, vient enfin le succès avec Belles belles belles adapté du titre des Everly brothers. Puis Claude François n’aura de cesse de vouloir être numéro un en étant à l’affut de toutes les nouvelles modes qui déferlent d’Angleterre et des Etats-Unis. Ce flair inné et sa capacité de se reconvertir le feront tenir jusqu’au disco à la fin des années 70. Les fans du chanteur ne peuvent qu’être séduits de suivre leur idole à travers toutes ces années et de voir comment ont été composés des titres tels que Le téléphone pleure, Le mal aimé et bien sûr Comme d’habitude (refusé d’abord par Michel Sardou) qui sera repris par Frank Sinatra pour devenir un succès mondial. Moins flamboyant est l’aspect privé du personnage. On découvre un Claude François jaloux, odieux, colérique, infidèle, imbus de lui-même. Le portrait probablement juste a le mérite d’être sans concessions. On est horrifié de découvrir l’envers de sa relation avec France Gall (Joséphine Japy) et content de voir que sa première femme le quitte pour Monsieur 100 000 volts. Un comble pour un futur électrocuté! Par contre, si on n’est pas un admirateur de Claude François, Cloclo est un film surtout bluffant par la performance de Jérémie Renier qui arrive à incarner le chanteur depuis sa tendre jeunesse jusqu’à sa mort. Pour le film, il a suivi des cours intensifs de danse, de chant et de batterie. Son coach lui imposait jusqu’à 1200 abdominaux par jour.

Cloclo montre sans fard le vrai Claude François. On reste pourtant dubitatif qu’un tel chanteur à minettes ait pu autant galvaniser les foules car, que ce soit d’ordres privés ou public, il n’y a au fond rien de véritablement sexy chez cet artiste. A force d’aller à toute allure, on a rapidement plus tellement envie de le suivre et c’est une douce libération quand l’excellente musique d’Alexandre Desplat prend le pas sur les rengaines de Claude François. Au moins, Cloclo a permis de lever le voile sur sa mort, ajoutant ainsi une scène d’anthologie aux scènes se passant dans les salles de bain. Hitchcock n’y avait pas pensé. Et sur Alexandrie Alexandra clôturant Cloclo, on se met à rêver… Si seulement Jérémie Renier avait pu ressembler à Jacques Brel.

Possessions de Eric Guirado; Voyage au bout de la haine

Pour le philosophe espagnol José Ortega y Grasset, « Haïr, c’est tuer virtuellement, détruire en intention, supprimer le droit de vivre. Haïr quelqu’un, c’est ressentir de l’irritation du seul fait de son existence, c’est vouloir sa disparition radicale ». David Hotyat, emprisonné pour le quintuple meurtre dans la terrifiante affaire du Grand-Bornand en 2003, n’a probablement jamais ouvert un livre de sa vie. Par contre, il est allé au bout de ce processus qu’est la haine. En adaptant librement ce fait divers pour son film Possessions, Eric Guirado (Le fils de l’épicier) a voulu montrer comment ce détestable sentiment s’installe chez un être humain et le fait basculer jusqu’à l’irrémédiable.

Possessions raconte l’histoire d’un jeune couple du nord qui vient s’installer en Haute-Savoie dans un chalet loué par Patrick Castang (Lucien Jean-Baptiste). Pour Bruno Caron (Jérémie Rénier), c’est un soulagement d’avoir retrouvé un emploi dans un garage après une longue période de chômage. Seulement, arrivés sur place, lui et sa famille apprennent que leur chalet n’est pas prêt. Le propriétaire, un antillais qui mène un grand train de vie en ayant fait main basse sur une partie de la station du Grand-Bornand, les reloge dans un chalet plus grand et plus luxueux. Pour ce jeune couple et leur petite fille Morgan, la grande vie ne va pas durer bien longtemps car Castang les délogera afin de louer ce chalet à des touristes fortunés. Au fil de la saison, le jeune couple doit emménager dans des endroits de moins en moins confortables pour arranger leur propriétaire. Cette situation fait naître une frustration et une haine envers la famille Castang. Haine qui est vicieusement orchestrée par Maryline (formidable Julie Depardieu), l’épouse de Caron.

Dans l’affaire Flactif, jamais cette famille de promoteurs riches et vulgaires n’aurait du se retrouver sur le chemin de ce jeune couple de prolétaires complexés et racistes. A la manière d’un Chabrol qui prend un malin plaisir à décortiquer les tares de ces personnages, Eric Guirado nous offre un portrait effrayant du couple Caron. Avec sa coupe de cheveux ramenée en avant, son air bovin, son amour du tunning, sa fascination pour les voitures cylindrées et sa bedaine qui dégueule lorsqu’il regarde la télévision les jambes écartées, Jérémie Rénier est criant de vérité dans la peau de ce plouc. Mais dans la famille Caron, c’est la femme qui porte la culotte et elle ne vaut pas plus que lui. Alors que son mari reste hypnotisé devant l’argent avec les yeux d’un gamin débile et maladroit, elle, regarde tout cela avec envie et s’imagine en princesse en écoutant des rengaines insipides chantées par Julie Zenatti. De l’autre coté, le couple Castang est un couple de nouveaux riches grossiers, gâtés et vulgaires.

Possessions est un film dérangeant et qui touche des thèmes épineux comme le racisme, les rapports dominés/ dominants et ceux que nous entretenons avec les choses matérielles. Des critiques ont trouvé que la manière de montrer l’influence de la télévision sur le couple Caron est trop appuyée voire facile. D’autres sont gênés par des conclusions hâtives que l’on peut faire en voyant de tels films en se disant que la thèse du film est que chacun doit rester à sa place. Pourtant, Guirado ne tombe jamais dans le grandiloquent et traite ce film de manière délicate en évitant de nombreux pièges. Au fond, le malaise que suscite le film Possessions vient du fait que le couple Caron, malgré toute sa bêtise, est terriblement humain. Dans ce polar montagnard, Guirado touche là où ça fait mal et ne fait aucun cadeau à ses personnages. Il dépeint cliniquement le vide, la misère sociale et intellectuelle d’un minable petit délinquant qui peut, par un tragique hasard, se transformer en odieux meurtrier.

On peut être choqué par un film comme Possessions. Mais ce dernier, (et le pluriel dans le titre est important), n’est pas une adaptation ultra fidèle de ce terrible fait divers dans lequel toute une famille, dont trois enfants, furent assassinés. Tout film, aussi bon soit-il, sera heureusement toujours loin de l’abominable vérité qui s’est passée au Grand-Bornand. Vérité que l’on entrevoit par contre à la télévision en voyant les véritables protagonistes de cette sordide affaire qui sont bien plus crades et effrayants que les acteurs du film. En effet, si l’on veut se glacer le sang, il faut regarder les interviews du couple Hotyat se pavanant devant les caméras des journalistes en crachant, avec un aplomb extraordinaire, toute leur haine sur le train de vie de leurs voisins disparus. Ils sont idiots au point de ne même pas prendre la peine de faire semblant de s’émouvoir de cette disparition. Affreux, sales et méchants, ils sont juste aveuglés par des histoires de garages, de canapés, de voitures et de bateaux. Espérons que derrière ses barreaux, David Hotyat a pris le temps d’ouvrir un bouquin.