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Amicalement Vôtre: les mémoires de Roger Moore

Depuis que Daniel Craig a endossé les habits de James Bond, on sent poindre un nouvel enthousiasme autour de l’agent 007. James Bond n’est pas tout jeune puisqu’il vient de fêter ses 50 ans. On lit, et à juste titre, que Craig a dépoussiéré le personnage et lui offre une nouvelle jeunesse. Pour venir confirmer cette réussite, Skyfall casse la baraque au box-office et les fans de la série sont heureux de voir qu’elle a de belles heures devant elle. Mais derrière cet enthousiasme pour un James Bond extrêmement violent qui ne s’encombre pas de gadget, on sent un soulagement que le spectre de Roger Moore sur 007 a enfin disparu. Certes, sous son mandat bondien de 1973 à 1985, Moore ne s’est pas gêné pour apporter une forte dose d’humour dans le personnage alors que Q le gavait d’inventions plus délirantes les unes que les autres. Moore se battait contre des illuminés voulant anéantir la planète et les filles lui tombaient dans les bras en feulant, Oh, James, une réplique inoubliable. Certains se demandent si Moore n’a pas dénaturé 007. Question bête et méchante car la longévité et le succès de Moore dans le rôle de Bond prouvent que, tout comme Craig actuellement, il était en phase avec son époque. Le charme de Moore opère toujours et ses films se patinent à merveille avec le temps. Et pour ceux qui en doutent, lisez Amicalement Vôtre, les mémoires de Roger Moore. Après lecture, vous vous demanderez sans doute comment peut-on détester sérieusement un homme aussi délicieux ?

La vie de Roger Moore a failli est très triste. Moore est en effet un acteur mondialement connu pour ses rôles et totalement méconnu pour ses performances d’acteurs. Pour preuve, lorsqu’il est invité aux Oscars, c’est toujours pour distribuer des statuettes et jamais pour en recevoir. Pire, il n’a jamais été nominé. De plus, Roger Moore est toujours passé après les autres. Lorsqu’il devient Le Saint, on lui rappelle que George Sanders a été Simon Templar bien avant lui. Jack Kelly et James Gardner ont été les premiers à interpréter Maverick. Et concernant James Bond, il a pu prendre du service auprès de sa Majestée après que Sean Connery ait lâché les armes dans une humeur massacrante. Même lorsqu’il épouse la chanteuse Dorothy Squires de douze ans son ainée, celle-ci n’en est pas à ses premières noces en 1953. Roger Moore, un choix par dépit ? Evidemment non. D’ailleurs, Moore s’en contrefiche car il prend la vie du bon coté.

Dans ses mémoires, Moore prend le parti de n’évoquer que les bons souvenirs. Amateur de femmes (4 mariages), d’alcools (le nombre de cuite n’est pas comptabilisé), de bonnes tables et de franches rigolades avec ses amis, Moore est un jouisseur. Amicalement vôtre est une succession d’anecdotes croustillantes plus ou moins scabreuses car n’oublions pas que Roger Moore est so british. Il nous raconte sa vie telle les petites scénettes introduisant les épisodes du Saint qu’il conclut toujours par un bon mot. On y apprend que ce grand paresseux à belle gueule se lance dans le théâtre à la fin de ses études. Déjà, on remarque plus son physique que ses qualités d’acteur et c’est tout naturellement que le cinéma l’appelle. Il joue un soldat romain dans César et Cléopatre (1945) aux cotés de Vivien Leigh et Stewart Granger mais son nom ne sera pas crédité. Après d’autres apparitions, son agent lui décroche enfin un contrat à Hollywood dans les studios de la M.G.M. en 1954.

Les manières de tourner dans ces grands studios sont à des années lumière de celles, plus conviviales, pratiquées en Angleterre. En signant pour La dernière fois que j’ai vu Paris de Richard Brooks, Moore est scandalisé de voir que Liz Taylor ne prend pas la peine de lui donner la réplique pour les scènes où elle est hors-champ. Par la suite, il n’utilisera jamais de doublure. Sa collaboration avec Glenn Ford sur Mélodie interrompue (1955) n’est pas plus heureuse. Ford accumule les prises afin d’exaspérer les acteurs avec qui il joue pour leur voler la vedette. Mais sur Diane de Poitiers de David Millier, Lana Turner apprend le métier à Roger Moore en lui disant comment embrasser au cinéma. Cela ne suffira pas à Roger Moore de crever l’écran et la M.G.M, en pleine crise face à l’explosion de la télévision, ne renouvelle pas son contrat. Ce contrat rompu libère Roger Moore et lui permet de passer chez l’ennemi du grand écran en incarnant Ivanhoé pour 39 épisodes.

Avec un certain flair, Roger Moore devance Clint Eastwood en allant tourner en Italie. Mais n’est pas Léone qui veut et heureusement que tout le monde a oublié L’enlèvement des Sabines (1961) et Bande de lâches (1962) de Fabrizio Taglioni. De l’Italie il rentre en Angleterre pour devenir Simon Templar. Pour s’amuser, Moore passe parfois derrière la caméra. Dans un épisode de 1964, il protège la charmante Jane Asher ce qui lui permet de côtoyer Paul McCartney. L’année suivante, il se bat contre un Donald Sutherland très excité dans l’épisode Une belle fin. Le Saint est un véritable succès et l’un des programmes préféré de Frank Sinatra. Cette série permet à Moore d’avoir une vie rangée et très confortable au point de le mettre à l’abri financièrement. Mais après sept saisons et sans mauvais jeu de mot, Roger Moore a l’impression d’avoir fait le tour du Saint. Moore profite de ce succès pour revenir au cinéma. Avec La seconde mort d’Harold Pelham de Basil Dearden, Moore a l’impression d’enfin tenir un rôle où il pourra faire éclater ses talents d’acteur. Malheureusement, personne ne va voir ce film. Son retour au cinéma semble compliqué et c’est à reculons qu’il revient à la télévision en jouant le rôle de Brett Sinclair dans Amicalement Vôtre (The Persuaders).

Bizarrement, cette série culte n’a jamais percée aux Etats-Unis. Voilà qui est embêtant pour Tony Curtis qui souhaite relancer sa carrière. En tout cas, cela ne l’empêche pas d’être insupportable sur les tournages. En effet, Curtis est à cette époque le porte-parole du lobby antitabac et mène donc une guerre contre les fumeurs. Mais tabac n’est pas marijuana et Curtis ne s’encombre pas de cette contradiction en fumant joint sur joint. Après les 24 premiers épisodes d’Amicalement Vôtre, une seconde saison est envisagée puis avortée car la production exige que toute la série soit tournée en Angleterre, ce que refusent Tony Curtis et Roger Moore. Entre la fin d’Amicalement Vôtre et le début de James Bond, Roger Moore est le président de Brut Film, une filiale de cinéma créée par Fabergé. A cette époque, il tente de relancer sans succès la carrière de Cary Grant. Mais Grant ne veux plus entendre parler de cinéma et adore casser son image de vieux play-boy en lâchant des vannes scatologiques. Chez Brut Film, Moore produit Une maitresse dans les bras, une femme sur le dos de Melvin Frank et Terreur dans la nuit avec une certaine Elisabeth Taylor.

Après un fort régime afin de faire disparaitre les rondeurs de ses excès, Roger Moore obtient enfin le rôle de sa vie. A 46 ans, il succède à Sean Connery dans la série des James Bond. Amicalement Vôtre retrace les tournages épiques, et non sans risques, de cette série filmée autour du monde. Ce livre nous permet de vivre au sein de la famille Bond avec ses producteurs (Cubby Broccoli et Harry Saltzman), ses réalisateurs (Hamilton, Gilbert, Glen), les fidèles acteurs ainsi que Ken Adam, le génial décorateur. Moore nous nargue en évoquant toutes les sublimes femmes que ce rôle lui a permis d’embrasser. La seule ombre au tableau est sa collaboration avec Grace Jones sur Dangereusement Vôtre (1985). Moore n’a rien à dire de positif sur cette actrice. Il lui reconnait quand même un trait d’humour car lors de la scène où James Bond la séduit, Grace Jones a glissé un immense vibromasseur noir dans le lit. Autre coquinerie, Moore nous révèle qu’Hervé Villechaize passait ses nuits au bordel sur le tournage de L’homme au pistolet d’or. Et coté méchants, on apprend que Christopher Lee a raté sa carrière de chanteur d’opéra, que Richard Kiel est un être doux et raffiné, que Christopher Walken est finalement gérable et pour finir, on se demande si Michael Lonsdale a si bonne haleine que cela. Mais le plus troublant est qu’il ne se souvient même pas avoir écrit un livre sur le tournage de Vivre et laisser mourir, peut-être ne l’a-t-il tout simplement jamais écrit.

En parallèle des James Bond, Roger Moore tourne dans d’autres films qui lui sont toujours un bon prétexte pour voyager, bien vivre et se marrer avec d’autres acteurs. Sur le tournage de Gold (1974), Ray Milland est un excellent compagnon de boisson et sur Parole d’homme (1976), Moore découvre pourquoi Lee Marvin doit boire avec modération. Roger Moore retrouve Stewart Granger dans Les oies sauvages (1978) d’Andrew McLaglen et entre Richard Burton et Richard Harris, l’ambiance est très alcoolisée sur le plateau. Ce joyeux rythme de croisière ne ralentit pas en compagnie de James Mason et Michael Parks sur Les loups de haute-mer (1980). Par un étrange hasard, Moore retrouve une belle équipe de fêtards pour le film L’équipée du Cannonball. Personne ne doute de la qualité du levé de coude de Peter Fonda, Sammy Davis Jr., Burt Reynolds et Dean Martin. Aucun de ces films ne sont des chefs d’œuvres mais nous avons probablement autant de plaisir à les regarder que Moore en a eut à les tourner. La seule expérience déplorable de sa carrière est le tournage du film de Jean-Claude Vandamme, Le grand tournoi (1996). Avec un mépris cinglant, Moore nous dis que Vandamme et Moshe Diamant, le producteur du film, synthétisent ce que l’on fait de pire dans la profession. Ce mauvais souvenir est en partie balayé grâce à la compagnie revigorante des adorables Spice Girls avec qui il tourne dans Spice World, son film suivant.

En 1991, alors qu’il est en semi-retraite entre Los-Angeles, la Suisse et le sud de la France, la vie de Roger Moore prend un nouveau tournant. Audrey Hepburn lui demande de l’accompagner à une conférence de L’Unicef dont elle est ambassadrice. Roger Moore mort à l’hameçon et est extrêmement sensible à l’action en faveur des droits de l’enfance de cette agence de l’Onu. Enthousiaste, il devient à son tour ambassadeur de l’Unicef. Sous la bannière de cette organisation, il sillonne une nouvelle fois le monde entier mais cette fois-ci, il va voir l’envers du décor des paysages paradisiaques dans lesquels il jouait quelques années auparavant. Moore prend son rôle très à cœur et les descriptions dans ses mémoires des quartiers, des hôpitaux et des écoles qu’il visite sont effrayantes. Roger Moore casse enfin l’image d’homme léger qui le poursuit. Son action est telle que la Reine l’anoblit.

Après s’être battu contre un cancer, Sir Roger Moore continue son action à l’Unicef. Nombreux de ses grands amis comme David Niven, Cuby Broccoli, James Mason et Bernard Lee ne sont plus de ce monde. Le fantôme de James Bond continue cependant à le poursuivre puisqu’il habite à deux pas de chez Barbara Bach. Et tous les soirs sur son balcon, avenue Princesse-Grace à Monaco, peut déguster son martini en ruminant, et pourquoi ne pas vivre et laisser vivre. La classe, isn’t it ?

The Golden Child ou comment John Barry n’est plus l’enfant sacré

95 musiciens, une semaine d’enregistrement dans le prestigieux studio de la Paramount, plus de quatre-vingt minutes d’une musique symphonique écrite en six semaines par un compositeur fraîchement oscarisé et le tout… balancé à la poubelle en moins d’une minute. Voici la triste histoire qui arriva à John Barry en 1986 lorsqu’il accepta de signer la musique du film de Michael Ritchie, The Golden Child.

On a du mal à le croire, mais en 1985, l’enfant prodige d’Hollywood s’appelle Eddie Murphy. Son Flic de Beverly Hills a fait l’exploit de devancer des films tels que les Gremlins, Indiana Jones et le temple maudit et Ghostsbusters au box-office. A 24 ans, Murphy doit pérenniser son succès et trouver le film qui puisse lui permettre de ne pas dégringoler du sommet. Son choix se tourne vers un grand film d’aventure, The Golden Child. Pour ce film, il abandonne les films policiers et les comédies et se retrouve embarqué dans des péripéties truffées d’effets spéciaux entre le Tibet et Los Angeles. Au péril de sa vie, il va devoir sauver l’enfant sacré du Tibet et l’aider à éliminer un démon qui veut détruire le monde.

Le studio Paramount met les moyens en flambant un budget de 25 millions de dollars pour cette super production. Michael Ritchie (Votez McKay, Carnage), en bon technicien, est à la réalisation pour ce film familial. Alan Silvestri (Retour vers le futur, A la poursuite du diamant vert) est le premier compositeur à être sollicité pour composer la musique du film. Mais la Paramount préfère jouer la sécurité et le classicisme en engageant John Barry. Ce dernier vient tout juste de remporter un oscar pour la musique de Out of Africa et on connait sa facilité à mettre en musique les aventures exotiques de James Bond.

Malgré un cours laps de temps pour composer la musique du film, John Barry livre à la Paramount une heure vingt de musique. Le film faisait, dans son premier montage, un peu plus de deux heures. A seulement quelques semaines de sa sortie, des projections tests ont été effectuées sur un panel de spectateurs. Les réactions sont plus que mitigées. Le film est tout d’abord trop long et les spectateurs ne retrouvent pas le Eddie Murphy drôle qu’ils avaient l’habitude de voir. Pas moins de quarante minutes sont coupées de ce premier montage et des scènes à caractère comique sont rapidement retournées. Mais le plus gros souci vient de la musique. John Barry a composé une musique majestueuse, au tempo assez lent et parfois mélancolique qui colle admirablement aux paysages du film mais alourdi l’action et ne correspond vraiment pas à la personnalité d’Eddie Murphy. Ce dernier n’a évidemment ni la classe, ni l’élégance d’un Roger Moore et d’un Robert Redford et la délicatesse musicale d’un John Barry ne lui correspond pas. On ne confond pas les torchons et les serviettes. D’ailleurs, la musique synthétique et sautillante du Flic de Beverly Hills ne colle-t-elle pas admirablement aux laborieuses grimaces d’Eddie Murphy ?

L’erreur de casting est donc cuisante. Il est indéniable que John Barry n’a pas su saisir ce film. Peut-être, et pour la première de sa vie, ce génial compositeur n’est plus en phase avec une nouvelle génération d’acteurs. Suite au nouveau montage, Paramount demande à John Barry de recomposer un nouveau score. Celui-ci vexé et probablement blessé, leur claque la porte au nez.

Catastrophe ! A quelques mois de sa sortie en salle, The Golden Child est un film sans musique. Le compositeur français Michel Colombier (L’alpagueur, Purple Rain) est recruté d’urgence. En deux semaines, Colombier réussit l’exploit d’enregistrer une nouvelle musique avec un orchestre de 67 musiciens. Mais, pour répondre à la demande de Paramount, l’orchestre est mixé très en retrait pour mettre en avant le son des guitares électriques,  des batteries et surtout des synthétiseurs afin d’être en phase avec les productions pop du moment. A la sortie du film, il ne reste de la musique de John Barry plus qu’un morceau symphonique et le titre, The best man in the world, chanté par Ann Wilson.

Mais grâce au label californien La La Land, tout n’a pas été perdu. Cette maison de disques vient de sortir l’intégralité des musiques composées autour de The Golden Child dans un magnifique coffret triple Cds édité à seulement cinq mille exemplaires. Comme en 1986, nos oreilles sont maltraitées à l’écoute des tubes de Ratt, Martha Davis ou Marlon Jackson que l’on trouvait sur l’édition vinyle de cette bande originale. Malgré toute la compassion que l’on peut avoir pour les épouvantables conditions de travail dans lesquelles Michel Colombier à sorti cette musique, on est vite fatigué par ses guitares funky, ses grand coups de caisses claires et de cuivres qui sonnent très Phil Collins. Ce score facile et malgré tout efficace a abominablement mal vieilli. Quant à la musique si classique de John Barry, dont la plupart des morceaux n’ont même pas eu le temps d’avoir un titre,  elle n’a pas pris une ride.

Même si les musiques de Michel Colombier et John Barry ont été composées pour accompagner toutes deux The Golden Child, on se demande s’ils ont vu le même film. Colombier a en tout cas vu juste et contribue au succès immédiat du film. En appréhendant le film de manière plus sérieuse et dramatique, John Barry a fait un magnifique hors sujet. On reste néanmoins soulagés de ne pas voir la musique du Maître associée aux dialogues d’Eddie Murphy dont je vous laisse savourer le raffinement : « Je rame merde ! J’te ramerais dans le cul moi quand… Oui, mec, un grand coup de rame dans le cul, attends voir, tu la vois cette rame, je vais t’empaler dessus, elle te sortira par les trous de nez ! ».

Finalement, c’est une très bonne chose qu’Eddie Murphy et John Barry ne se soient jamais trouvés un fauteuil pour deux.

John Barry : une vie héroïque

Quel Palmarès ! Certes, avec sa voix sussurante et ses yeux larmoyants trahissant une sensibilité que l’on sent un brin exagérée, on imagine mal Jane Birkin rouler les mécaniques. Mais lorsque la chanteuse de ‘Con c’est con ces conséquences’ regarde dans son rétroviseur, elle a de quoi s’enorgueillir. Non par sa noble descendance directe avec Charles II, Roi d’Écosse et d’Angleterre, ni par les faits d’armes de son père aidant un certain François Mitterrand pendant la dernière guerre mais par sa vie, une rencontre et un amour.
Fille de l’actrice Jude Campbell et muse de Noel Coward, la petite Jane était prédestinée à ne faire plus qu’une avec le septième art. Avec un flair et un goût qu’on lui connaît, elle ne pouvait que partager sa vie avec un grand homme de cinéma. Et Jacques Doillon n’est pas si grand que ça. Oui, un homme d’image ne pouvait suffire à la compatriote d’Horatio Nelson puisque celle-ci était hantée par des mélodies. En plus de la pellicule, il fallait que son prince charmant y apporte de la musique. Mais on ne rencontre pas un génie tous les jours. Tous les musiciens n’ont pas un sens inné de la mélodie. Tous les musiciens n’ont pas les dispositions pour être des arrangeurs de talents. Tous les musiciens n’ont pas une formation classique et jazz affermie. Alors, lorsque Jane tombe sur la perle rare, l’amour lui ouvre ses bras. La bague au doigt, son cœur bat en rythme la chamade et sa vie devient symphonie à la naissance d’une adorable jolie fille. C’est ainsi que Jane Birkin est devenue Madame John Barry.

Nous sommes des enfants de la chance car nous avons tous un jour connu les transes sur la musique de John Barry. Ses thèmes, souvent construits de manière à ce que le contrepoint ait autant d’importance que la mélodie en ont fait sa patte facilement identifiable. Comment oublier l’air entêtant de ‘Macadam Cowboy‘ qui nous fait suivre Jon Voight accompagné de Dustin Hoffman et sa patte folle dans un New-York tellement déglingué qu’il n’existe plus ? Mais Barry sait tout aussi bien nous faire danser avec les loups qu’avec des dandys fumistes et précieux essayant d’attraper le ‘Knack’ dans un Londres qui swinguait un peu plus que maintenant. Il nous emmène également au fin fond de l’Afrique du Sud pour orchestrer le massacre d’une petite garnison anglaise par des Zoulous qui s’avèrent bien dangereux lorsqu’ils ne jouent pas du tam-tam. On n’écoute pas que sa musique au cinéma puisqu’elle est amicalement entrée dans nos foyers avec les aventures de Lord Brett Sinclair et Danny Wild. Et pour ses notes de noblesse, Barry nous a surtout baladé autour du monde en suivant les exploits de l’agent secret le plus couillu de sa majesté, James Bond.

En 1975, après une dizaine d’années de furieuse activité, John Barry a besoin de vacances. C’est en allant signer un énième contrat sur le sol américain, qu’il tombe éperdument amoureux des États-Unis au point de décider d’y poser définitivement ses valises. De ces premiers instants américains, Barry veut à tout prix graver sur disque les émotions qu’il a pu ressentir. Armé d’une formation jazz et d’une formation classique, Barry  passe ses vacances en studio. Il se ressource en composant ‘Americans‘, son premier disque solo. Exercice de style alors unique car il est le seul commanditaire de son œuvre. Il en résulte un disque magnifique et improbable entre jazz et musique contemporaine. John Barry invente la musique de film sans film.

Si vous vous imaginez accoudé à un comptoir buvant un Jack Daniels avec pour musique de fond un groupe de rock bouseux, ‘Americans‘ vous fera rapidement bouger le cul de votre tabouret pour sortir du navet dans lequel vous êtes en train de rouiller. ‘Americans‘ offre une ballade à travers New-York bien loin de tous les clichés répétés par des scénaristes à l’imagination sèche. Ici, nous touchons au sublime et le cinémascope s’impose car la musique de Barry dégage des ambiances nostalgiques et des climats très contrastés. Avec ses deux formations, John Barry joue avant tout sur les textures. Ses arrangements vertigineux ont tellement de relief qu’au son de chaque instrument, on voit apparaître un nouveau pan de la ville. Comme dans le livre New-York de Paul Morand, John Barry nous offre une vision européenne de la grande pomme. Dans la longue ‘Yesternight Suite‘, inadaptée au cinéma de par sa durée, on visite une grande partie de la ville. Si le rythme s’accélère, alors nous nous rapprochons des quartiers des affaires. Lorsque le trombone soyeux de Dick Nash se fait entendre, on se promène nonchalamment sur les berges de l’Hudson ou dans un Central Park somnolant. John Barry souligne les climats de chaque quartier de la ville, et cordes et instruments à vent se font chorus comme le soleil se reflète d’un building à un autre. Rien n’a été oublié puisque Barry inclus dans cette suite, des fragments des incontournables standards que sont ‘By Myself‘ et ‘As Time Goes By‘. Un peu comme si lors de cette fantastique ballade, ces titres sortaient d’une fenêtre lointaine.

La réédition d’Americans offre en prime quatre génériques composés de manière plus classique par John Barry pour la télévision. Ces morceaux pourront rassurer certains admirateurs peu enclins aux expérimentations de cet album.

Après un tel festival d’innovations, d’intelligence, de perfectionnisme et donc de génie, on peut comprendre que Jane Birkin ait eu besoin d’un peu de repos dans des bras plus pantouflards. Tout le monde ne peut pas avoir une vie héroïque.

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