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Total Recall, les mémoires d’Arnold Schwarzenegger

Si vous cultivez un fond d’anti-américanisme, si vous n’êtes pas prêt à souffrir et travailler d’arrache-pied pour monter sur la première marche du podium, si vous aimez seulement les films indépendants à petit budget, si vous n’êtes pas nostalgique de la politique libérale de Ronald  Reagan, si vous vous demandez ce que votre pays peut faire pour vous et non l’inverse, si vous ne croyez pas en une armée forte, si vous ne faites pas du sport régulièrement, si vous baillez devant Terminator, alors le livre Total Recall par Arnold Schwarzenegger  risque fortement de vous tomber des mains.

Lorsque Schwarzenegger décide quelque chose, il le fait. Avec Total Recall, écrit en étroite collaboration avec Peter Petre, Arnold passe aux aveux. Sur pas moins de 657 pages, il retrace toute sa vie. De son enfance dans une Autriche dévastée par la guerre à son poste de gouverneur de Californie en passant par ses carrières de culturiste et d’acteur le mieux payé d’Hollywood, Arnold nous dit presque tout. N’imaginant pas le noyau dur des fans de Schwarzy comme des rats de bibliothèque, ce livre de la taille d’un roman russe a de quoi impressionner ou faire fuir. On peut donc se demander à qui il s’adresse. Mais, que l’on aime ou pas Schwarzy, son destin totalement incroyable a de quoi attiser la curiosité.

Tout le monde connait l’acteur Schwarzenegger et la part belle de ses mémoires est consacrée à cette période. Evidemment, Arnold s’étend longuement sur Conan le Barbare (1982), Terminator (1984) et ses suites, Predator (1987), Total Recall (1990), True lies (1994) et son virage comique avec Jumeaux (1988) et Un flic à la maternelle (1990). On connait tellement ces films que les anecdotes de tournage choisies par Schwarezenegger paraissent plutôt fades. On lit tout cela poliment, et heureusement que le portrait déjanté de John Milius relève le tout. Arnold nous décrit bien la folie sur le tournage de Conan orchestrée par un réalisateur qui se considère sérieusement comme un romantique révolutionnaire et défenseur des valeurs traditionnelles. Mais le plus intéressant dans cette partie est probablement les débuts de Schwarzy. Sa volonté de devenir acteur a germé durant son adolescence et rien ne l’a ensuite détourné de cet objectif. Le culturisme lui a servi de tremplin et c’est grâce à son physique qu’il décroche son premier rôle dans Hercule à New-York (1969), navet qui n’est même pas sorti en salles à l’époque. Ce film lui sert de leçon et lui laisse entrevoir tout ce qu’il a encore à apprendre. Afin de tomber sur le bon film et jouer un rôle qui puisse lui ouvrir de nouvelles portes, Schwarzenegger revient au cinéma sept ans après ce premier échec avec Stay Hungry de Bob Rafelson. Issu du Nouvel Hollywood, Rafelson qui a dirigé Jack Nicholson dans Cinq pièces faciles (1970) pousse Arnold à prendre des cours de comédie et lui donne ainsi une légitimité artistique. Légitimité qu’il entretiendra en refusant des publicités ou des rôles secondaires qui auraient risqué de le cataloguer. Schwarzenegger n’a qu’une exigence, être au sommet de l’affiche. Après de nombreux refus, il accède enfin à la notoriété avec Conan le barbare. Il lui aura fallu 13 ans d’obstination et de volonté pour arriver au succès. Dès lors, la machine Schwarzenegger est en route et tout va se démultiplier. Arnold va relever des défis qui vont aller de pair avec les budgets de ses films et ses salaires doublent à chaque fois. En homme d’affaire avisé, Schwarzenegger comprend très vite que le marché des films s’est mondialisé. Il s’impose donc des campagnes de promotions agressives et n’hésite pas à sillonner le monde entier pour porter ses films. La technique est payante et sous un rythme aussi soutenu, totalement novatrice. Arnold aime être premier, Arnold aime le succès.

Par contre, Schwarzy n’est pas un adepte de l’échec. Dans son livre, le cas du navet Kalidor (1985) est expédié avec humour. Par contre, il est intéressant de voir comment il présente celui de Last Action Hero (1993). Ce film de John McTiernan, dans lequel Schwarzenegger tourne en dérision son image musclée, n’a pas rencontré son public. Le succès fut mitigé et l’acteur critique beaucoup le lancement fait  pour ce film. Mais rétrospectivement, ce film lui offre son premier coup de vieux. La page reaganienne avec ses héros nationalistes est révolue et Schwarzenegger se demande où est sa place dans l’Amérique de Clinton. Nombreux autres films n’ont droit dans son livre qu’à un paragraphe ou une phrase. Sa première apparition non créditée dans Le privé (1973) de Robert Altman et La course au jouet (1996) n’ont même pas le droit de cité. Mais le plus inquiétant dans les confessions d’Arnold est son égocentrisme. Schwarzenegger parle très peu, voire jamais, des acteurs avec qui il joue. On a l’impression qu’aucune complicité ne s’est vraiment installée sur un plateau avec un autre comédien. Par contre, hors plateau, on le sent très fier d’avoir couché avec Brigitte Nielsen bien avant Sylvester Stallone.

Cet égocentrisme vient surement de sa carrière de culturiste. Il ne faut pas oublier que toute la première partie de sa vie, Schwarzenegger l’a passé dans une salle de gym en regardant dans une glace son corps se métamorphoser. Et rien ne lui faisait plus plaisir d’entendre les cris du public à chacune de ses poses lors des compétitions. Le palmarès de Schwarzenegger est vertigineux et c’est encore une fois, avec une volonté de fer qu’il a explosé tous les records. Total Recall donne un éclairage intéressant du monde du culturisme. Monde fermé, masculin, fait de marginaux… et entre les lignes, on comprend que ça baise beaucoup. Schwarzenegger a tout fait pour sortir de ce milieu de la marginalité et, grâce au documentaire Pumping Iron (1977), il y a fortement contribué. Véritable athlète, Arnold a toujours eu soin de sa santé physique. Et c’est son hygiène de vie qui a servi de passerelle pour entrer en politique.

Dès son arrivée aux Etats-Unis, Schwarzenegger s’est senti républicain. Couleur qu’il n’était pourtant pas bon d’afficher à la fin des années soixante, surtout dans le milieu artistique. Mais le jeune autrichien se retrouvait dans les valeurs de liberté individuelle prônées par Richard Nixon. Ayant grandi dans la peur du communisme avec la Hongrie en pays voisin, Schwarzenegger ne s’offusquait pas d’une intervention au Vietnam, bien au contraire. Mais son engagement en politique a été tardif bien qu’il ait toujours flirté avec elle. Parallèlement à ses films, Arnold a bâti un véritable empire immobilier et a donc toujours été attentif aux taxes qu’il devait payer. Mais c’est surtout en fréquentant la nièce de JFK, Maria Shriver, que Schwarzenegger épouse au sens propre comme au sens figuré la politique. Maria et Arnold forment un couple aux avis politiques totalement opposés. Et les quarante cousins du clan Kennedy n’ont jamais réussi à convaincre Arnold de basculer dans le camp des démocrates. C’est son corps et son image sportive qui lui permettent de briguer le poste de conseiller sur le conditionnement physique et les sports sous le mandat du président Bush père entre 1990 et 1993. Poste symbolique dans lequel Schwarzenegger s’investit très sérieusement afin de faire la promotion du sport tout en faisant de la prévention. Il n’entend pas faire de la figuration et tourne dans tous les états, se frottant à tous les gouverneurs, qu’ils soient démocrates ou républicains. Schwarzenegger devient un intime du président Bush en passant de nombreux séjour à Camp David mais ne se met pas sa belle famille à dos puisqu’il soutient activement les Jeux Olympiques spéciaux créés par la mère de Maria, Eunice Kennedy.

Sa véritable entrée en politique se fait dix ans plus tard lorsqu’il se lance dans l’élection pour devenir gouverneur de Californie suite à la procédure de destitution lancée à l’encontre du démocrate, Gray Davis. Plusieurs points l’ont convaincu de franchir le pas. Le premier est le triste état économique dans lequel se trouve alors la Californie, rendant le citoyen Schwarzenegger fou de rage. Le second vient de Richard Nixon qui le pousse à se présenter. Certes, Schwarzenegger a une notoriété forte mais est-ce que cela fait de lui un candidat sérieux ? Habilement, il s’assoit donc sur les personnages qu’il incarne au cinéma afin de montrer qu’en politique, il peut aussi faire le ménage. Mais conscient que cela ne suffit pas, il bosse comme un taré sur tous les dossiers avec son équipe de campagne. Il doit aussi prendre la mesure de tous les sacrifices qu’il fait en briguant ce mandat. Il devra faire l’impasse sur ses revenus publicitaires et au cinéma, mais aussi convaincre sa famille de le suivre. Pas démotivé, Schwarzenegger entend relancer l’économie de Californie, réduire le déficit budgétaire des taxes, créer de nouveaux emplois, développer l’éducation et combattre les émissions des gaz à effet de serre. Il est largement élu et devient le 38ème gouverneur de Californie et le second acteur, après Ronald Reagan, à accéder à ce poste.

Passer de candidat à gouverneur n’est pas une mince affaire et le style qui a fait fureur durant sa campagne fait grincer des dents durant les débuts de son mandat. Schwarzenegger apprend vite que les dialogues macho de ses films coincent vite devant un syndicat d’infirmières. Il s’aperçoit aussi à quel point la situation de la Californie est grave et souvent bloquée par des syndicats et une politique partisane. La seule volonté en politique ne suffit pas et Schwarzenegger doit apprendre à négocier. Total recall montre à quel point Schwarzenegger a été un gouverneur républicain loin de l’image caricaturale de la politique généralement menée par ce parti. Certes, on imagine en lisant son autobiographie que Schwarzenegger est clément avec son bilan mais l’on peut être étonné de la politique qu’il a menée. Schwarzenegger est un républicain modéré et il a toujours essayé de travailler en intelligence avec les démocrates. Il s’est même mis à dos des membres de son parti lorsqu’il a confié des postes clés à l’opposition.  Durant ces deux mandats, on retrouve Schwarzenegger comme un fervent défenseur de l’environnement qui n’hésite pas à monter au créneau pour faire barrage au lobby du pétrole texan soutenu par Bush. De plus, il est le gouverneur qui a injecté le plus d’argent dans l’éducation, les écoles publiques et la sécurité en Californie. Il a en outre lancé de grands travaux pour rénover les infrastructures californiennes qui commençaient à ne plus être adaptées. Certes, en bon républicain, Schwarzenegger favorise la valeur travail, la liberté d’entreprise et applique une fiscalité libérale mais il n’hésite pas à augmenter les impôts dès que la crise arrive.

Autant Schwarzenegger était très ami avec Bush père, autant on le voit prendre ses distances avec Bush Jr. Et concernant les valeurs familiales si chères aux républicains, Schwarzenegger ne les a jamais mises en avant et est toujours resté hermétique aux positions de Sarah Palin. Schwarzenegger a appris à brouiller les pistes et est devenu un animal politique surprenant, relativement insaisissable et totalement dévoué à son Etat.

Si Le Triomphe de la volonté n’avait pas des relents nazis, ce titre irait parfaitement à l’autobiographie de Schwarzy. On y découvre un type au caractère hors norme capable de se transformer en machine de guerre pour atteindre ses objectifs. Mais derrière son coté frimeur et donneur de leçon, Schwarzenegger se révèle comme une personnalité pleine de contradictions et beaucoup plus complexe qu’elle n’y parait. Schwarzenegger nous prouve que l’on peut être une montagne de muscles, un acteur de blockbusters et un républicain chevronné… sans être un con. A méditer.

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Lalo Schifrin au Festival Lumière 2012

La salle de cinéma du hangar du premier film était pleine à craquer à l’Institut Lumière. Tout le monde piaffait d’impatience pour accueillir Lalo Schifrin. Malgré l’affluence, c’est avec joie que nous avons aperçu la chevelure argentée du Maestro fendre la foule, descendant au premier rang aidé par son épouse. A 80 ans, avec un regard malicieux amplifié par des lunettes un tantinet démodées, Lalo garde encore une bouille de joyeux cabotin.

On sent poindre une vive excitation dans la salle avant que ne débute cette rencontre. En effet, vu l’importance de l’œuvre de Lalo Schifrin et la rareté de célébrations autour de la musique de film, on mesure le privilège d’être présent à un tel rendez-vous. A peine installé, certains se sentent tellement privilégiés qu’ils n’hésitent pas à fondre sur Lalo pour lui voler un autographe.  Le compositeur de la musique du film Les proies en devient une à son tour et l’on assiste à un ballet de chasseurs d’autographe et de photographes qui se comportent comme des rapaces. Moi aussi, j’avais apporté un vinyle de Bullitt dans l’espoir que Lalo me le signe, mais en voyant tout ce monde autour de lui, je n’avais plus du tout envie de participer à tout ce cirque. En bon Gizmo, je remonte à ma place et laisse les Gremlin’s se dévorer entre eux. C’est d’ailleurs avec une patience infinie que Lalo joue le jeu et signe des tonnes de disques. Mais au-dessus de cette mêlée humaine qui rappelle les plus effrayantes scènes du Jour du fléau, rayonne, telle une auréole, la chevelure argentée du Maitre.

Dans le public, on aperçoit Bertrand Tavernier, Madame Georges Delerue et Nicolas Godin. Une organisatrice de l’Institut Lumière descend près de Lalo, faisant le ménage en chassant les chasseurs d’autographes. L’incontournable Stéphane Lerouge, ressemblant de plus en plus à Roland Orzabal, et qui anime cette rencontre, est à ses côtés. Le calme s’installe alors rapidement dans une ambiance intense et solennelle. Puis nous sommes enfin priés d’accueillir chaleureusement, mais est-ce utile de nous le dire, Lalo Schifrin. Lalo se lève du premier rang sous un tonnerre d’applaudissements. Tournant le dos à la salle, il entraperçoit un public enthousiaste en pivotant la tête à gauche puis à droite. Et de sa main de chef d’orchestre, dans un geste typiquement latin et terriblement funky, il nous ordonne de faire encore plus de bruit. La salle du premier hangar se lance alors dans une impro d’applaudissements. Puis, prenant un micro qu’on lui tend, Lalo nous dit, dans un français impeccable, à quel point il est ému de se retrouver parmi nous. Au final, on ne sait pas trop qui est le plus ému mais qu’importe puisque l’émotion  submerge toute la salle.

Après une présentation succincte et avant que Stéphane Lerouge entame un dialogue avec Lalo Schifrin, on nous présente un portrait qui va nous être diffusé sur le musicien. Ce documentaire est réalisé par une lyonnaise, Pascale Cuenot. Celle-ci est présente dans la salle et les amateurs de musique de film la connaissent bien puisqu’elle a réalisé une très belle série de films sur des compositeurs tels que Gabriel Yared, Maurice Jarre ou encore Georges Delerue. Diffusé pour la première fois devant un public et surtout devant Lalo, le principal intéressé, on peut imaginer le trac de la réalisatrice. Mais tout se passe à merveille car en un peu moins d’une heure, Cuenot brosse un portrait précis de Lalo Schifrin. On découvre les tensions politiques en Argentine dans lesquelles Schifrin a grandi, puis son érudition musicale, ses premiers voyages et sa relation privilégiée avec la France. Le film montre bien toute la richesse et les fondations de son éducation musicale qui seront les clés de sa réussite à Hollywood. Cuenot a dégoté de belles images d’archives d’un Lalo jeune au piano et d’autres plus drôles où il déconne en chantant. La part belle du documentaire est évidemment dédiée à la musique de films et de séries. C’est de chez lui, l’ancienne demeure de Groucho Marx, que Lalo nous commente les grands moments de sa carrière. C’est un plaisir de le voir dans son élément, maison surchargée d’objets, de trophées, de livres, de disques, de pianos et d’un grand billard à toile rouge. Du Kid de Cincinnati en passant par Bullitt, Mission Impossible et jusqu’à Rush Hour, les grandes œuvres de Schifrin sont admirablement évoquées par lui et bon nombre de ses amis et collaborateurs. Documentaire qui ravit donc aussi bien les férus du compositeur que des novices qui voudraient se frotter à sa musique et découvrir ses facettes jazz, symphoniques et électroniques.

Personne ne s’y trompe, le film est chaleureusement applaudi et Schifrin le trouve formidable. Pascal Cuenot doit être soulagée et elle est invitée à rejoindre Lalo près de l’écran. On découvre une femme discrète et profondément émue. Lalo, habité par un swing évident, est jovial et farceur. Ses yeux pétillent et il demande au contrebassiste Pierre Boussaguet de le rejoindre sur scène. On sent que dans le public personne ne connait cet immense musicien. Il est amusant de s’apercevoir que de nombreux admirateurs de Schifrin ne connaissent finalement qu’un pan de son travail et qu’ils n’ont pas osé franchir les portes du jazz. Lalo parle de sa collaboration fructueuse avec Pierre qui a su remplacer Ray Brown dans la série des concerts  Jazz meets the Symphony. Puis Boussaguet remonte à sa place dans une indifférence polie et Lerouge arrive avec plein d’extraits de film à analyser.

Grand connaisseur de l’œuvre de Schifrin puisqu’il a édité Les Félins dans sa collection Ecoutez le cinéma, Lerouge reprend des extraits qui ne sont pas apparus dans le documentaire. Schifrin nous parle donc de sa collaboration avec René Clément, de The Fox et de Bullitt. Les réflexions de Schifrin sont toujours drôles et taquines. On découvre alors un homme qui est vraiment à l’image de sa musique puisqu’il respire l’intelligence et laisse de la place à l’improvisation. On assiste d’ailleurs à des dialogues truculents entre les deux et Lalo va même jusqu’à reprendre Lerouge sur son français. En effet, lorsque Lerouge lui demande ce qu’il a essayé de faire sur The Fox, Lalo lui répond du tac au tac « je n’ai pas essayé, j’ai fait ». C’est dans cette phrase incisive de Lalo que l’on voit toute la précision qu’un grand musicien attache au vocabulaire ainsi que sa force de travail.

Pour l’extrait suivant, Bertrand Tavernier est invité à rejoindre Schifrin pour parler de Dirty Harry et Don Siegel. Le morceau choisi est le final du film. Tavernier nous éclaire sur cette fin qui n’était pas choisie au début et Lalo nous parle du choix des instruments qu’il a utilisé pour accentuer un sentiment de dégoût à la fin du film. Il en profite pour faire des jeux de mots avec les titres de bouquins de Jean-Paul Sartre comme Les mots et La nausée. L’intervention de Lerouge se termine sur la musique de Schifrin composée pour Tango de Carlos Saura.

Malheureusement, l’heure tourne, et il est impossible d’arriver au bout des 70 extraits que voulait nous passer Stéphane Lerouge. Pas le temps donc de parler de The Hellstrom Chronicle, d’Earth II ou encore de Pretty Maids All In A Row.  Lalo Schifrin est une dernière fois applaudi chaleureusement. La salle se vide petit à petit. Il n’y a plus grand monde autour de Lalo et son épouse. Mon vinyle de Bullitt me fait du pied et je m’approche fébrilement du Maitre. Il signe mon disque mais c’est surtout son regard malicieux qu’il me tend en me rendant mon vinyle qui restera gravé dans ma mémoire.

Torn Music: un livre de Gergely Hubai

En publiant Torn Music (rejected film scores a selected history), Gergely Hubai jette une bombe dans le cercle des béophiles. Sur près de 500 pages, ce jeune compositeur mais aussi professeur et journaliste des musiques de films a recensé près de 300 films dont la musique initiale n’a pas été retenue pour le montage final d’un film. Cette pratique, d’engager un autre compositeur si la musique ne convient pas, est très courante aux Etats-Unis. Bien que cruelle, elle montre l’importance et le poids de la musique dans la réussite finale d’un film.

Torn music nous montre que de 1932 à nos jours, aucun compositeur n’a été épargné et que tous, sauf John Williams, se sont un jour fait évincer d’un film. D’ailleurs, un dicton affirme à Hollywood que l’on n’est pas un véritable compositeur tant que l’on n’a pas une musique rejetée à son palmarès. Hubai nous ouvre donc les armoires de compositeurs célèbres dans lesquelles dorment des cadavres musicaux. Cadavres qui ont tous une histoire propre et différente. La plus célèbre est probablement la brouille définitive entre Hitchcock et Bernard Herrmann sur Le rideau déchiré (1966) dont le titre de ce livre est  un clin d’œil. Mais ce livre révèle surtout de nombreuses histoires obscures et inconnues. Histoires souvent tragiques puisqu’elles finissent mal pour au moins une personne mais toujours relevées par le caractère fort et orageux des compositeurs de musique de film. On apprend ainsi comment David O. Selznick a, sans les prévenir, mis en compétition des compositeurs pour le film Don Quichotte de Pabst pour au final écarter celle composée par Maurice Ravel. De Rendez-vous de Lumet à La rose et la flèche de Lester, on voit comment John Barry est appelé à la rescousse et damne souvent le pion à Michel Legrand. Plus amusant, on découvre comment Ennio Morricone s’auto remplace pour la musique du film Le Professionnel en ressortant de ses propres archives une partition qu’il avait composé pour Maddalena, film italien de 1971 totalement oublié. Torn Music fait aussi la part belle à l’éviction avec perte et fracas de Lalo Schifrin sur L’exorciste par un William Friedkin azimuté à la coke. Marqué à vif, Schifrin s’assure toujours que Friedkin ne sera pas présent aux festivals auxquels il est invité. De Stravinsky à James Newton Howard en passant par les incontournables Goldsmith, Mancini ou encore Silvestri, Torn music regorge d’anecdotes truculentes et retrace avec pertinence l’histoire de la musique de film en général.

En tournant les pages de Torn music, le lecteur fait donc un étrange et fascinant voyage dans un cimetière de partitions musicales qui sont mortes nées. Heureusement, des labels tels que Film score monthly, Intrada ou encore La la land exhument régulièrement ces musiques rejetées. En les écoutant, l’auditeur peut alors remonter lui-même son film et imaginer comment il aurait pu sonner. De découvertes en découvertes, Torn Music coûte au final bien plus cher que sa vingtaine de dollars car il donne envie de se procurer plein de disques. Cependant, il ne faut pas se tromper sur les musiques de films rejetées car elles ne l’ont pas été pour leur mauvaise qualité. Souvent plus audacieuses ou visionnaires, elles n’ont pas été retenues car les producteurs avaient peur d’un accueil mitigé du public. Et dans un cinéma de plus en plus uniformisé, la prise de risque est souvent bannie au profit d’une triste sécurité.

Il n’y a plus qu’à espérer qu’un éditeur français traduise et commercialise  ce livre qui enthousiasmera le plus blasé des amateurs de musique de film. Car il faut le savoir, Torn music ne se lit pour l’instant qu’en anglais.

La psychose des papas de Norman Bates

C’est de notoriété publique, Norman Bates a de sacrés problèmes avec sa mère.  De son père, on ne sait pratiquement rien si ce n’est qu’il brille par son absence. A l’inverse, créateurs, réalisateurs et interprètes de Norman Bates ont été extrêmement présents pour suivre l’évolution de ce personnage retors. Et cela n’a pas été sans accrocs.

En 1957, l’auteur Robert Bloch suit avec attention un sordide fait divers dans lequel Ed Gain, surnommé alors le boucher de Plainfield est arrêté pour le meurtre d’une femme. La police trouve  chez lui de macabres objets fabriqués à l’aide de cadavres déterrés dans les cimetières du coin. Tout comme pour son roman Le boucher de Chicago, inspirés de faits réels, Robert Bloch fait travailler son imagination et ses talents de romancier afin d’en tirer un livre. Livre qui arrive dès sa parution entre les mains d’Alfred Hitchcock qui décide aussitôt de l’adapter au cinéma.

Ed Gain

La passation du destin de Norman entre Robert Bloch et le maître du suspense se passe très bien tant l’adaptation d’Hitchcock reste fidèle au roman. Anthony Perkins se fond admirablement derrière les traits dérangés de Norman Bates. On connait la suite, le motel et l’effroyable scène de la douche dans laquelle Marion Crane (Janet Leigh) y laisse sa vie. La folie et les tourments de Bates sont démasqués par Lila Crane (Vera Miles) qui enquête sur la mort de sa sœur. Bates, sous l’emprise d’une mère morte, n’est pas jugé responsable et est directement envoyé à l’asile.

Epaulé par une publicité machiavélique, le film Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock fait rapidement partie de ses films mythiques que l’on pense intouchables. Pourtant, en 1982, alors que le maître du suspense a donné son dernier tour de manivelle en avril 1980, Norman Bates, orphelin de son réalisateur, est prêt à sortir de l’asile.

Norman Bates peut encore rapporter de l’argent, Universal Pictures n’entend donc pas laisser dormir un si joli pécule à l’asile. Tom Holland (Jeu d’enfant, Class 1984) est chargé de rétablir notre grand malade en écrivant le scénario d’une suite de Psychose. Anthony Perkins décline dans un premier temps l’opportunité de reprendre son rôle de psychopathe. Le studio ne baisse pas pour autant les bras et propose à un autre taré, Christopher Walken, d’interpréter Bates. Ne voulant pas se faire voler la vedette, Perkins revient sur sa décision et accepte. Contre toute attente, Psychose 2, réalisé par Richard Franklin (Coma, Link) est un succès. Des mauvaises langues diront que ce succès est du au fait qu’il n’y avait pas beaucoup de films à aller voir lors de sa sortie durant l’été de 1983. Pourtant, après une absence aussi longue et en reprenant un sujet aussi casse-gueule, Psychose 2 est dans une certaine mesure une réussite. Franklin abandonne le noir et blanc pour la couleur dans cette suite ou le pauvre Norman se fait harceler jusqu’à redevenir fou par Lila Crane, toujours jouée par Vera Miles, qui n’a pas digéré d’avoir perdu sa sœur. Le fantôme de la mère de Norman plane sur un Perkins toujours aussi malsain. Jerry Goldsmith reprend avec intelligence la musique effrayante composée par Bernard Herrmann. Anthony Perkins prouve avec ce film qu’il est Norman Bates et que ce personnage peut exister sans la caméra d’Alfred Hitchcock. Mais la plume de Robert Bloch n’a heureusement pas dit son dernier mot.

Pendant la production de Psychose 2, on imagine que Robert Bloch est au courant que le personnage qu’il a inventé va reprendre du service au cinéma. Non concerté pour l’écriture du scénario, Bloch a du être excédé de voir son personnage lui échapper. Bloch pense qu’une suite au film d’Hitchcock est une hérésie. Il se sent donc obligé de répliquer en écrivant son propre Psychose 2. Ce livre, sorti en 1982, n’a rien à voir avec le scénario du film qui sortira l’année suivante. Robert Bloch prend un autre chemin que le scénariste Tom Holland et règle ses comptes avec Hollywood. Dans ce roman, Norman Bates s’échappe de l’asile déguisé en religieuse et n’est en rien guéri.  Ironiquement, Bloch se fait un plaisir de lancer Norman Bates, ou son spectre, au milieu de l’équipe du tournage d’un film retraçant sa vie. Bloch se venge de l’industrie du cinéma puisqu’évidemment, chaque personnage participant au tournage de ce film, vulgarisant et ridiculisant la mémoire du personnage de Norman Bates, se fait admirablement trucidé. Même si Psychose 2 de Robert Bloch a été moins lu que Psychose 2 avec Anthony Perkins n’a été vu, Bloch a réussit à écrire un livre terrifiant afin de récupérer son déséquilibré bébé et de montrer qui est le véritable père de Norman Bates.

Sidéré par le succès du film Psychose 2, Anthony Perkins tombe dans le piège facile des séquelles, phénomène alors très répandu à Hollywood, et réalise Psychose 3 en 1987. Avec sa none qui tombe du sommet d’un clocher en ouverture du film, Perkins nous offre un hommage calamiteux à Sueurs froides (Vertigo) d’Alfred Hitchcock. La suite du film n’est pas glorieuse et la sauce d’un Norman Bates toujours hanté par sa mère ne prend à aucun moment dans cette triste suite. Le public ne s’y trompe pas et boude ce film qui sort de l’affiche rapidement pour tomber aux oubliettes. Anthony Perkins interprète une dernière fois Bates en 1990. Ce dernier film de Mick Garris (Critters 2, La nuit déchirée) est uniquement produit pour la télévision. Voir Norman Bates en mari inquiet pour sa femme enceinte et sa future descendance est une horreur pour les spectateurs. Et le plus outré d’entre eux sera encore une fois Robert Bloch qui réplique aussitôt.

La même année, il fait fort en sortant Psychose 13. Le titre est un joli pied de nez à l’absurdité de tous ces numéros de suite. Au cinéma, Norman Bates est devenu un phénomène de foire et Bloch part de ce constat pour monter une intrigue autour de la reconstruction du Bates Motel, transformé par des entrepreneurs peu scrupuleux, en parc d’attraction. Pour en finir, Bloch avait pris le parti de tuer Bates dans Psychose 2 mais son esprit, constamment ravivé par d’autres, frappe tous les salauds qui souillent sa mémoire. Psychose 13 est un roman assez jouissif et caustique sur toutes les dérives qui ont entouré le personnage de Norman Bates. Il est aussi visionnaire quand on sait que la maison de Psychose se trouve aujourd’hui visitée par des ploucs en short à Disneyland Paris.

Anthony Perkins meurt en 1992 et Robert Bloch, le véritable père de Norman Bates, le suit dans la tombe en 1994. Bates est alors orphelin. Apparaissant dans des épisodes des Simpsons ou pastiché dans ceux de K2000, Bates est entré par la grande porte dans la culture populaire.

En 1998, Gus Van Sant lui offre un vibrant hommage en réalisant un remake du Psychose d’Alfred Hitchcock. Van Sant a compris qu’un tel film est vraiment intouchable. Avec un immense respect et une incroyable virtuosité, il reprend donc le film plan par plan en y apportant seulement une touche de couleur que n’a pas la version originale.

Depuis une dizaine d’année, Norman Bates semble définitivement mort. Espérons qu’il soit heureux… avec sa maman.

Le Crépuscule des Stars, Robert Bloch (1957)

Profitant de l’engouement autour du film de Michel Hazanavicius, The Artist, les éditions Rivages Noir ont eu l’excellente idée de rééditer le roman de Robert Bloch, Le Crépuscule des Stars (1957). Toutes les décennies, un courageux éditeur français tente de faire découvrir ce magnifique livre sur le cinéma muet en se cassant les dents puisque cet ouvrage n’a malheureusement jamais rencontré son public. Ou plutôt, c’est le public de Robert Bloch, auteur de romans de terreur tels que le célèbre Psychose, qui n’a jamais retrouvé son auteur de prédilection dans cette grande histoire d’amour qu’est Le Crépuscule des Stars.

Dans sa plus tendre enfance, Robert Bloch a été marqué par le cinéma muet. Ses rêves étaient hantés par la figure terrifiante de Lon Chaney, les formes envoutantes de Gloria Swanson, le romantisme de Rudolph Valentino et il se prenait à rire devant les frasques de Keaton, Chaplin et Harold Lloyd. Le Crépuscule des Stars est donc un cri d’amour sur un Hollywood fantasmé et à jamais disparu.

Ce roman raconte la destinée d’un jeune orphelin, Tom Post, qui rêve de se faire une place à Hollywood. Partant du simple poste de responsable des intertitres des films, on suit Tom Post dans son ascension vertigineuse au sein des studios Coronet. Tom Post comprend rapidement que dans ce monde factice qu’est Hollywood, il faut s’inventer un personnage pour se faire remarquer et donc réussir. Tom Post, tellement happé par le cinéma, préfère remplacer la réalité par celui-ci. Tout comme François Truffaut, il fait partie de ces gens qui pensent que tout est plus beau à l’écran. Il n’hésitera donc pas à se transformer en véritable tyran afin de façonner un quotidien parfait. En petit Charles Foster Kane, il y laissera lui aussi sa vie, ses rêves et son amour. Robert Bloch décrit parfaitement les fondations fragiles et factices de cette nouvelle et improbable Mecque qui rayonne bien plus que tous lieux saints durant le vingtième siècle. Hollywood apparait comme un mirage peuplé d’immigrés qui s’inventent un passé en étant prêts à tout pour croquer leur part du gâteau et ainsi participer au rêve américain.

Robert Bloch

Le Crépuscule des Stars commence à l’apogée du cinéma muet en 1922 et se termine en 1929, lorsque tout ce beau monde se retrouve englouti par la crise économique et l’avènement du parlant. Tout comme dans The Artist, cette description clinique de la mort d’une industrie et d’un modèle économique résonne très fortement aujourd’hui dans nos consciences. On ne peut s’empêcher de penser en parallèle à ce que subissent de nos jours les mondes du disque et du cinéma, bouleversés par l’irruption d’Internet.

Comme dans toute tragédie, Le Crépuscule des Stars offre son lot de chagrin, de morts et de laissés-pour-compte dans cet étrange polar. Robert Bloch voulait donner deux suites à ce roman pour couvrir toute l’histoire du cinéma jusqu’à l’apparition de la télévision. La confidentialité de ce livre n’offrira jamais à l’auteur l’occasion d’écrire ces romans.

Le Crépuscule des Stars fait donc partie de ces grands romans hollywoodiens que l’on range aux côtés de ceux de John O’Hara, Nathanael West, Budd Shulberg et Francis Scott Fitzgerald.

Mais Robert Bloch n’abandonnera pas complètement Tom Post puisqu’il le fera revivre dans son livre Psychose 2 (1982). On le voit tenir un motel minable, vivant misérablement avec ses fantômes du cinéma muet. Bloch devait être tellement attaché à ce bon Tom Post que ce dernier sera finalement épargné par la folie meurtrière du détraqué Norman Bates.