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Les musiques des films de Jean-Pierre Mocky

Jean-Pierre Mocky a passé sa vie à gueuler. Il a hurlé sur la Terre entière et ses films apparaissent comme de virulents pamphlets contre tous les maux de notre société. Dès 1968, il a compris que la télévision n’était qu’une sombre boite à con et son film, La grande lessive, nous montre d’une manière vivifiante comment éviter le nettoyage de cerveau. Cible facile mais inévitable, la religion en prend aussi toujours pour son grade à travers des films comme Le miraculé (1987), Un drôle de paroissien (1963) ou encore Le témoin (1978). Le ballet de crabes qu’est la politique avec ses magouilles  se fait lui aussi admirablement épinglé dans Chut ! (1972), Y a-t-il un français dans la salle (1982) et Une nuit à l’assemblée (1988). En grand libertaire, Mocky s’égosille contre tout ce qui nous aliène, de la vie de couple jusqu’au football. Ses films sont remplis de flics, de tueurs, de curés, de banlieusards, de fumistes, de menteurs et d’admirables salopes qui ont tous le point commun d’être des marginaux. Mocky touche à tous les sujets et, avec une jeunesse éternelle, rien ne semble inabordable pour ce rebelle de 77 ans. Rien ? Sauf peut être l’argent.

Oui, l’argent est une obsession pour lui qui a toujours rechigné sur les moyens alloués à ces films. D’un côté, on l’entend pleurnicher d’être obligé de faire des films avec des bouts de ficelles ; de l’autre, on sait très bien que ce manque d’argent est un immense stimulateur artistique pour lui et que cela en est devenu sa marque de fabrique. D’ailleurs, de célèbres acteurs comme Michel Serrault ont toujours accepté  de jouer quasiment gratuitement pour lui. Et de Michel Simon, en passant par Bourvil jusqu’à Philippe Noiret, les films de Mocky ont toujours eu une affiche prestigieuse. L’envie d’acteurs de tourner avec Mocky les ont contraints à de nombreux sacrifices qu’ils ont toujours acceptés, même si certains d’entre eux ont du être un peu bousculés. Et Jeanne Moreau a du faire une drôle de tête en apprenant que pour loge personnelle sur le plateau du Miraculé, elle utiliserait les chiottes comme tout le monde.

Pour ses musiques de film, Jean-Pierre Mocky a fait preuve d’un flair extraordinaire dans ses collaborations avec des compositeurs. Tout comme pour les acteurs, des compositeurs réputés ont travaillé avec lui. On peut citer évidemment Maurice Jarre, François De Roubaix, Eric Demarsan, Gabriel Yared et Vladimir Cosma qui ont illustré à plusieurs reprises des films de Mocky. Plus étonnant, Mocky n’a pas hésité à faire des incursions dans le monde de la chanson puisqu’aussi bien George Moustaki sur Solo (1970), Léo Ferré pour L’albatros (1971), Nino Ferrer avec Litan (1982) et Alain Chamfort pour A mort l’arbitre (1984) ont écrit pour lui. Editée en 1993 par Playtime et malheureusement introuvable aujourd’hui, une compilation regroupe les génériques des 31 premiers films de Mocky. Il est amusant de s’apercevoir que tous ces compositeurs, avec des formations musicales et des moyens complètement différents, offrent une vision assez similaire du monde farfelu de Mocky. Les mélodies de ses films sont toujours entêtantes et rapidement identifiables, au point qu’on les a rapidement au bout des lèvres pour les siffler. Les musiques de Mocky sont proches du monde de la fanfare comme en témoigne celle du Roi des bricoleurs (1977) de Demarsan ou celle de Y a-t-il un français dans la salle (1982) de Roger Loubet. Les origines polonaises de Mocky ont fait que ses musiques flirtent parfois avec la musique tzigane, empreinte d’une triste nostalgie. La musique de Gérard Calvi pour Les compagnons de la marguerite (1967) et sa collaboration avec Vladimir Cosma en sont de bons exemples. Mais Mocky sait aussi vivre avec son temps puisqu’en 1986, Jacky Giordano compose un titre martelé tout au long de son film La machine à découdre (1986) et qui a abominablement mal vieilli.

Un peu plus complet est le disque publié dans la série Ecouter le cinéma de Stéphane Lerouge consacré aux collaborations entre Mocky et les compositeurs François de Roubaix et Eric Demarsan. Par ses expérimentations musicales et son côté artisanal, De Roubaix correspondait parfaitement à l’univers bordélique et énergique de Mocky. Entre son thème à la guitare, ses cuivres secs et nerveux et le cantique du petit agneau chanté par Bourvil, la musique de La Grande lessive (1968) est à elle-seule un laboratoire musical. Demarsan, autre autodidacte, fait preuve d’inventivité pour les musiques de Mocky en utilisant par exemple de la scie musicale pour le thème de L’Ibis rouge (1975). Pour l’anecdote, Demarsan avait signé un contrat avec Michel Simon sur le tournage de ce film pour lui composer un disque de chansons. Malheureusement, Simon s’est éteint peu après, laissant ce projet à l’abandon.

Récemment, Music box records a eu la très bonne idée de sortir un disque regroupant les quatre musiques de films composées par Gabriel Yared pour Mocky. Lors de leur première rencontre, Mocky a demandé à Yared de lui faire pour son film Agent trouble (1987) une musique à la Maurice Jarre ou à la Bernard Herrmann mais pas trop chère. Grand admirateur du travail d’Herrmann, Yared s’est empressé de lui composer un luxueux thème car Mocky, toujours radin, était  loin d’être fauché après le succès de son film Le Miraculé (1987) et pouvait s’offrir une production plus léchée que d’habitude. Pour Les Saisons du plaisir (1988), grosse farce cochonne un brin bâclée, Yared reforme le Double Six, groupe de jazz vocal tombé dans l’oubli. Mimi Perrin, qui était à l’origine de ce groupe, signe des textes frais et  coquins chantés par le groupe qui vocalise aussi à la manière d’instruments. Pour terminer leur collaboration, Yared et Mocky reviennent au polar avec Noir comme le souvenir (1995).

Grande gueule colérique, Jean-Pierre Mocky est avant tout un amoureux du cinéma et un grand professionnel. Il sait que la musique de film représente 30% de la réussite de celui-ci. Et quand on voit les pépites musicales qui ont jalonné toute sa filmographie, on comprend qu’il sait, quand il le faut, ouvrir ses oreilles et fermer sa grande gueule.

1 Chance sur 2: Musique d’Alexandre Desplat

On se souvient tous de cette excellente couverture de Paris Match montrant le tandem Belmondo-Delon sautant en smoking sur un trampoline. En plein festival du Cinéma, la légende de la photo était sans appel : « Cannes, on n’en a rien à cirer… ». En effet, Alain Delon et Jean-Paul Belmondo ne se trouvaient pas bien loin de la Croisette en ce mois de mai 1997. Ils étaient à Monaco en train de tourner ensemble leur premier film depuis Borsalino (1971). Probablement à bout de souffle, le jury du festival cannois n’a pas cru bon d’inviter M. Klein et Pierrot le fou. Qu’importe, après tout, nos deux grands monstres du cinéma français n’ont  vraiment plus rien à prouver depuis  bien longtemps.

Mais même s’ils n’ont plus rien à démontrer, l’héritage que laissent Belmondo et Delon au cinéma français reste colossal. C’est avec cet encombrant héritage que Patrice Leconte doit composer le retour des deux acteurs en réalisant 1 chance sur 2. Le producteur Christian Fechner n’a pas lésiné sur les moyens pour cette comédie policière. Cascades, fusillades, poursuites de voitures, explosions, yacht et hélicoptère sont au rendez-vous pour assurer le grand spectacle. Pour pimenter le tout, Delon et Belmondo se chamailleront la paternité de l’adorable Vanessa Paradis et s’uniront  pour combattre une mafia russe qui gangrène notre beau pays.

Le postulat de Patrice Leconte (Les bronzés, M. Hire) est simple, il faut offrir aux spectateurs un grand spectacle avec énormément d’humour sans que l’héritage Belmondo-Delon plombe l’intrigue. Le mot d’ordre est donc le décalage. Pour arriver à cette idée de second degré, la musique du film doit  aussi suivre cette ligne directrice. Le compositeur Alexandre Desplat (The Tree of life, Le Discours d’un Roi) est très tôt impliqué dans l’élaboration du film. Pour lui aussi l’héritage des musiques de François De Roubaix, Claude Bolling, Philippe Sarde et Georges Delerue pèse sur ses épaules. Mais le jeune Desplat a déjà su faire preuve de sa virtuosité avec la musique du film de Jacques Audiard, Un héros très discret. Et de l’humour, il en a à revendre car n’est-ce pas lui qui a composé, une décennie plus tôt, l’hilarant tube d’Eric Moreno, Oh ! Mon bateau ?

Alexandre Desplat est tout de suite invité à rejoindre Patrice Leconte sur le plateau du tournage. Le réalisateur et le compositeur travaillent au jour le jour et Desplat envoie des maquettes très élaborées d’idées de thèmes musicaux. Cela donne très vite une notion précise à Patrice Leconte de comment sonnera son film. Desplat compose une musique riche couvrant toutes les émotions présentes dans le film comme l’aventure, la comédie, la tendresse et l’action pure. Mais surtout, Desplat évite soigneusement les pièges et les facilités que peut lui offrir un film avec un tel casting. Le compositeur se met en danger et ne prend pas le parti du clin d’œil, de la drôlerie et du score symphonique traditionnel.

En enregistrant pourtant avec le très classique Royal Philharmonic Orchestra, Alexandre Desplat casse les codes conventionnels en introduisant des boucles de jungle, des percussions, des samples et même du cymbalum sur trente deux pistes supplémentaires. Ces audacieuses innovations apportent un souffle de modernité dans la musique de ce film et surtout correspond à l’idée de décalage que veut insuffler Patrice Leconte. En prenant le pari audacieux de diriger lui-même les quatre-vingt musiciens de l’orchestre, Desplat livre une musique intelligente, iconoclaste et surtout très musclée faisant la part belle aux cuivres et aux cordes avec pas moins de dix violoncelles et huit contrebasses.

Au final, la musique d’Alexandre Desplat colle parfaitement aux images du film et donne un coup de jeune à Alain Delon et Jean-Paul Belmondo. Leconte sait parfaitement que la réussite de son film ne peut se faire qu’avec celle de sa musique. Avec à peine un million d’entrées, le succès escompté par le producteur Christian Fechner pour 1 Chance sur 2 n’est pourtant pas au rendez-vous. La faute à qui ? A personne de ce film en tout cas. Espérons que ce film léger et sans prétention trouve un jour un autre public en devenant culte.

1 Chance sur 2 : Musique Originale d’Alexandre Desplat interprétée par le Royal Philharmonic Orchestra. BMG France/ RCA Victor (ref 7432150422). 1998