Archives de Tag: Film Score Monthly

Torn Music: un livre de Gergely Hubai

En publiant Torn Music (rejected film scores a selected history), Gergely Hubai jette une bombe dans le cercle des béophiles. Sur près de 500 pages, ce jeune compositeur mais aussi professeur et journaliste des musiques de films a recensé près de 300 films dont la musique initiale n’a pas été retenue pour le montage final d’un film. Cette pratique, d’engager un autre compositeur si la musique ne convient pas, est très courante aux Etats-Unis. Bien que cruelle, elle montre l’importance et le poids de la musique dans la réussite finale d’un film.

Torn music nous montre que de 1932 à nos jours, aucun compositeur n’a été épargné et que tous, sauf John Williams, se sont un jour fait évincer d’un film. D’ailleurs, un dicton affirme à Hollywood que l’on n’est pas un véritable compositeur tant que l’on n’a pas une musique rejetée à son palmarès. Hubai nous ouvre donc les armoires de compositeurs célèbres dans lesquelles dorment des cadavres musicaux. Cadavres qui ont tous une histoire propre et différente. La plus célèbre est probablement la brouille définitive entre Hitchcock et Bernard Herrmann sur Le rideau déchiré (1966) dont le titre de ce livre est  un clin d’œil. Mais ce livre révèle surtout de nombreuses histoires obscures et inconnues. Histoires souvent tragiques puisqu’elles finissent mal pour au moins une personne mais toujours relevées par le caractère fort et orageux des compositeurs de musique de film. On apprend ainsi comment David O. Selznick a, sans les prévenir, mis en compétition des compositeurs pour le film Don Quichotte de Pabst pour au final écarter celle composée par Maurice Ravel. De Rendez-vous de Lumet à La rose et la flèche de Lester, on voit comment John Barry est appelé à la rescousse et damne souvent le pion à Michel Legrand. Plus amusant, on découvre comment Ennio Morricone s’auto remplace pour la musique du film Le Professionnel en ressortant de ses propres archives une partition qu’il avait composé pour Maddalena, film italien de 1971 totalement oublié. Torn Music fait aussi la part belle à l’éviction avec perte et fracas de Lalo Schifrin sur L’exorciste par un William Friedkin azimuté à la coke. Marqué à vif, Schifrin s’assure toujours que Friedkin ne sera pas présent aux festivals auxquels il est invité. De Stravinsky à James Newton Howard en passant par les incontournables Goldsmith, Mancini ou encore Silvestri, Torn music regorge d’anecdotes truculentes et retrace avec pertinence l’histoire de la musique de film en général.

En tournant les pages de Torn music, le lecteur fait donc un étrange et fascinant voyage dans un cimetière de partitions musicales qui sont mortes nées. Heureusement, des labels tels que Film score monthly, Intrada ou encore La la land exhument régulièrement ces musiques rejetées. En les écoutant, l’auditeur peut alors remonter lui-même son film et imaginer comment il aurait pu sonner. De découvertes en découvertes, Torn Music coûte au final bien plus cher que sa vingtaine de dollars car il donne envie de se procurer plein de disques. Cependant, il ne faut pas se tromper sur les musiques de films rejetées car elles ne l’ont pas été pour leur mauvaise qualité. Souvent plus audacieuses ou visionnaires, elles n’ont pas été retenues car les producteurs avaient peur d’un accueil mitigé du public. Et dans un cinéma de plus en plus uniformisé, la prise de risque est souvent bannie au profit d’une triste sécurité.

Il n’y a plus qu’à espérer qu’un éditeur français traduise et commercialise  ce livre qui enthousiasmera le plus blasé des amateurs de musique de film. Car il faut le savoir, Torn music ne se lit pour l’instant qu’en anglais.

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Bernard Herrmann: Le monstre est vivant (It’s alive)

« Allons Hitch, vous ne pouvez pas aller contre votre personnage. Et vous ne faites pas de films pop ! Pourquoi m’avez-vous demandé ? Vous savez bien que je n’écris pas de pop musique ! Hitch, je ne vois pas l’utilité de continuer à travailler avec vous… J’avais déjà toute une carrière derrière moi avant de travailler avec vous et j’en ai une autre devant moi ». C’est sur cette cinglante tirade, alors que l’on reprochait à la musique composée par Bernard Herrmann pour Le rideau déchiré d’être trop académique, que le compositeur se brouille définitivement avec Alfred Hitchcock. L’exigence et le caractère entier d’Herrmann sont de notoriété publique et, traumatisé par cette perte, Hitchcock ne portera que peu d’intérêt aux compositeurs tels que Maurice Jarre, Henry Mancini ou encore John Williams avec qui il travaillera par la suite. Conscient de l’apport de la musique d’Herrmann pour ses films et ne supportant pas l’ombre d’une tierce personne, Hitchcock ne cite même pas son compositeur fétiche dans ces célèbres entretiens avec François Truffaut. Vengeance ? Probablement, en tout cas Bernard Herrmann, après avoir claqué la porte des studios de cinéma pendant un temps pour revenir à ses amours pour la musique classique, avait vu juste quant à sa carrière puisque le nouvel Hollywood va lui donner un nouveau souffle.

Les films d’Alfred Hitchcock ont bercé toute une génération de jeunes réalisateurs. Tous ont au moins rêvé d’égaler, voire de surpasser le maitre du suspense. Bernard Herrmann s’est fait un malin plaisir de mettre sa musique au service de cette  nouvelle vague de réalisateurs faisant ainsi un pied de nez à la carrière vieillissante du gros Alfred. Les musiques composées par Bernard Herrmann pour Taxi driver (1976) de Martin Scorcese ou encore celles pour les films de De Palma comme Sœurs de sang (1973) et Obsession (1976) n’ont pas à pâlir face à d’anciennes œuvres mythiques d’Herrmann. Moins connue est celle qu’il a composée en 1974 pour le film de Larry Cohen, Le monstre est vivant (It’s Alive).

Quel drôle de personnage ce Larry Cohen ! Créateur de la série Les envahisseurs, réalisateur de films d’horreur, scénariste d’épisodes de Columbo et plus récemment de Phone game, producteur de la trilogie des Maniac Cop, Larry Cohen porte de nombreuses casquettes. Ce touche à tout sans grand génie a le mérite de n’être jamais à cours de bonnes idées tout en sachant jongler avec des budgets très serrés. Durant la préparation de It’s alive, ce fan absolu d’Alfred Hitchcock voulait  faire appel à Anthony Perkins et Janet Leigh, les acteurs principaux de Psychose. Finalement, John P. Ryan (Cotton Club, L’étoffe des héros) et Sharon Farrell sont choisis pour incarner le couple principal du film. D’Hitchcock, il ne gardera que Bernard Herrmann qui, à la surprise générale, accepte de composer la musique de ce petit film d’horreur réalisé par un sombre inconnu.

Le monstre est vivant est l’histoire des Davies, famille moyenne américaine qui attend l’arrivée d’un second enfant onze ans après la naissance de leur premier fils. Mais Leonord Davies accouche d’un bébé monstrueux qui, avant de disparaitre, tue les médecins qui l’ont accouchée. Une chasse à l’enfant monstrueux s’ouvre et Frank Davies veut à tout prix tuer son fils pour effacer cette monstrueuse anomalie. Sans tomber dans le film pamphlet, Le monstre est vivant est une étrange évocation de la famille où le thème des enfants handicapés est traité avec une grande noirceur sans être dénuée d’humour.

Pour Psychose, Bernard Herrmann a composé une musique exclusivement jouée par des cordes qu’il aimait appeler de la musique en noir & blanc. Le monstre est vivant, étant un film en couleur, les instruments choisis pour la musique sont différents puisque le seul instrument à cordes utilisé pour ce dernier est une viole d’amour. Pour illustrer Le monstre est vivant, Herrmann souhaite le son puissant d’un orgue. Exilé à l’époque à Londres, c’est dans une église, celle de St Giles’Cripplegate, qu’il enregistre la musique de ce film d’horreur. Afin d’entretenir un climat d’angoisse, Herrmann compose une musique où le timbre des cuivres sont à l’honneur. Aux sections de trompettes, de clarinettes, de cors d’harmonie et de trombones, Herrmann ajoute un synthétiser moog qui modernise le son de l’orchestre. Pour l’anecdote, Bernard Herrmann a dirigé l’enregistrement de cette musique glaçante emmitouflé dans des habits d’hivers tellement la température était basse dans l’église de St Giles’Cripplegate. Etrangement, la musique de Le monstre est vivant n’avait jamais été commercialisée. Il a fallu attendre 2012 pour que Film Score Monthly accouche enfin de cette musique exceptionnelle. Grâce au label de Lukas Kendall, on peut enfin découvrir plus de quarante minutes de cette partition inédite. Deux titres en version alternate ont été ajoutés afin de compléter cette version ultime.

St Giles' Cripplegate Organ London

Le monstre est vivant obtint le prix spécial du jury au festival du film fantastique d’Avoriaz en 1975 relançant ainsi sa carrière sur le marché américain. Bernard Herrmann, disparu cette même année le soir de Noël, ne verra malheureusement jamais le succès de ce film qui enfantera deux suites, Les monstres sont toujours vivants (1979) et La vengeance des monstres (1987). Même si la musique du monstre est vivant est sans grande surprise, on peut imaginer l’excitation de Larry Cohen en voyant à quel point la musique d’Herrmann fonctionne bien avec les images qu’il a filmées. Une chose est certaine, aucun titre de cette musique de film ne se siffle car Bernard Herrmann ne compose jamais de pop musique.

Don Ellis et sa ‘French Connection’

Après avoir vu Don Ellis sur scène, le réalisateur William Friedkin n’a qu’une idée en tête, l’engager pour son prochain film, The French Connection. Nous sommes en 1971 et nombreux artistes abondent d’idées nouvelles et expérimentent à foison. Le trompettiste Don Ellis, chef d’un orchestre de 22 musiciens, est au sommet de son art. Voilà dix ans qu’obsessionnellement il veut révolutionner et ouvrir de nouvelles perspectives jazzistiques avec son big band. Sans concession, Don Ellis brise toutes les barrières en incluant dans son groupe des sons électroniques, en amplifiant nombreux instruments et en mélangeant des influences allant de la musique indienne jusqu’à la musique contemporaine. Mais c’est surtout sur la métrique que Don Ellis va le plus loin en obligeant son groupe à ne pas se borner à jouer en 4/4. Durant une longue année, il martyrisera ses musiciens afin qu’ils arrivent à swinguer en 7/4, 5/4 ou encore en 9/8. Du jamais entendu ! Après un tel apprentissage, et le saxophoniste Art Pepper peut le confirmer, les musiciens sortant de cet orchestre savaient tout jouer.

Une telle modernité n’a pu que séduire William Friedkin. Cet enfant terrible du cinéma aime aussi malmener son art. Il s’est fait remarqué  avec le documentaire The People Vs. Paul Crump où il suit un condamné dans le couloir de la mort. Ce film met à jour les lacunes de l’enquête policière et sauvera Paul Crump de la chaise électrique.  En 1970, Friedkin choque et provoque l’Amérique en abordant l’homosexualité avec un film dérangeant, Les garçons de la bande. L’année suivante, caméra au poing, il décide de mettre un coup de fouet au genre policier. The French Connection est tiré d’une histoire vraie de flics new-yorkais enquêtant sur une filière d’héroïne venant de France. Tout comme Don Siegel sur la côte ouest avec son Dirty Harry, Friedkin s’acharne à vouloir montrer le quotidien du travail de flic. Il donne une texture quasi documentaire en fuyant les studios pour filmer Gene Hackman et Roy Sheider en décors naturels sous la simple lumière du jour.

De ce film violent et moderne, Don Ellis accepte d’en faire la musique. Il n’en est pas à son premier coup d’essai avec le cinéma puisqu’il a déjà composé la musique d’un obscur film de science-fiction, Moon Zero Two. Pour French Connection, Ellis travaille dans l’urgence puisqu’on lui offre à peine cinq semaines pour enregistrer sa musique à New-York. De cette pression insoutenable, Ellis compose pas moins de 18 titres. Sur la quarantaine de minutes de cette musique, seule une vingtaine est retenue par Friedkin. En effet, celui-ci a toujours détesté une musique trop mélodique qui souligne comme un coup de marqueur trop gras les scènes d’action ou les sentiments des personnages. Friedkin pense que si une scène d’action est bonne, elle doit se suffire à elle-même. De cette théorie, il n’hésitera pas à renvoyer l’immense Lalo Schifrin et sa copie pour son film suivant, L’exorciste.

Don Ellis compose donc une musique quasi expérimentale. Ayant habité New-York quelques années, il essaye de recréer, à l’aide de son orchestre, toutes les sensations qu’il a ressenti dans les rues de la grosse pomme. Ainsi, la trompette de Glenn Stuart reproduit les alertes gémissantes des sirènes de police. Aux exaltants coups de trombones de son orchestre, Ellis, en bête acharnée du travail, ajoute des nappes de cordes qu’il doit enregistrer à Los Angeles. Les vingt-deux musiciens de l’orchestre se plongent dans une musique musclée et énergique à dominante jazz mais baignant souvent dans un blues lancinant. La musique de Don Ellis ouvre un gigantesque nouvel espace aux images de William Friedkin.

The French Connection rafle pas moins de cinq oscars et une suite lui est donnée en 1975. L’acteur Roy Sheider et William Friedkin ne sont plus de la partie. John Frankenheimer dirige French Connection 2. Pour ce film, Don Ellis signe une nouvelle musique tout autant innovante que pour son premier volet. La maison de disque Film Score Monthly a magnifiquement édité ces deux scores regroupés pour la première fois en cd en 2001. Les 3000 exemplaires de ce disque se sont arrachés sur le champ, faisant de lui une indispensable perle rare.

> Pour consulter le tracklisting de la BOF de The French Connection 1&2 par Don Ellis, cliquez ici.