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Quand le cinéma français se fait la grande distribution

Ces derniers temps, on se réjouit de voir que le cinéma français commence enfin à sérieusement chatouiller le monde pitoyable de la grande distribution. De rouille et d’os de Jacques Audiard et Le grand soir de Benoit Delépine et Gustave Kevern offrent, certes, des points de vue différents sur les grands magasins mais arrivent tous deux à des conclusions effrayantes. Après la farce des Charlots avec Le grand Bazar (1973), le cinéma français a pratiquement mis quarante ans pour retourner voir ce qui se passe dans les zones industrielles.

Il est vrai que le système de financement du cinéma français incite plutôt à produire des sujets lisses. De l’autre côté, la grande distribution, en embauchant tant de personnel, peut faire pression et aime que l’on ne s’occupe pas trop de ses affaires. Il aura donc fallu l’acharnement, la renommée d’Audiard et la flexibilité de l’équipe de Groland pour que des enseignes ouvrent enfin, sans trop grincer, leurs portes.

De rouille et d’os n’est pas un film sur la grande distribution mais son personnage principal, Ali (Matthias Schoenaerts) est embauché dans différents services de sécurité. Après avoir bossé dans une boite de nuit, il s’occupe de la surveillance de grands magasins. Surveillance clandestine commanditée par des managers visant à fliquer, non pas les vols des clients, mais le travail des employés. Ces caméras, placées dans les réserves, enregistrent les mouvements des salariés, leurs temps de pauses, voient les amitiés qui se nouent au sein des équipes et peuvent donc devenir un excellent moyen illégal de pression. Caméras qui encouragent les licenciements expéditifs et évitent à des enseignes, de plus en plus à la traine financièrement, de payer des indemnités. Ainsi, De rouille et d’os nous montre qu’une employée qui ramène des yogourts périmés chez elle  se fait virer sur le champ. Ces pratiques détestables orchestrées par des directions sans scrupules sont minutieusement décrites dans le film d’Audiard. Au final, les cadres s’appuyant sur des lois caduques ne sont pas éclaboussés et c’est un vigile mal payé qui contribue à faire foutre à la porte une caissière mal payée. A l’heure où le Canard enchaîné révèle un scandale dans lequel des cadres d’Ikea surveillaient illégalement certains de leurs employés, le film d’Audiard fait mouche.

Le Grand soir raconte l’histoire d’un couple qui s’est emmerdé toute sa vie et qui tient la pataterie, restaurant dans la banlieue commerciale de Bordeaux. Les enfants de ce couple ont pris des chemins différents puisque Not (Benoit Poelvoorde) est le plus vieux punk à chien de France et Jean-Pierre (Albert Dupontel) est un vendeur plein d’avenir mais qui va mal tourner après son licenciement. Cet accident professionnel va rapprocher les deux frères qui vont partir en quête de liberté.

Delépine et Kervern ont  su capter l’ambiance froide de ces zones commerciales où tout doit être aux normes puisque les bâtiments sont aux normes, les produits sont aux normes et les gens sont aux normes. Tout comme dans De rouille et d’os, Le Grand soir souligne l’importance des caméras de surveillances mais Poelvoorde prend un malin plaisir à ridiculiser le service de sécurité.  La preuve par l’image est devenue une véritable obsession dans ces zones commerciales. Ici, tout doit être sous contrôle, et chacun d’entre nous peut se transformer en témoin, délateur ou flic.  Ainsi, le manager de Dupontel emploie son iPhone comme une arme pour prouver les fautes professionnelles de son employé. Le Grand soir montre aussi l’impuissance de ces grands groupes face à l’intrusion d’internet lorsqu’un client  vient tester un matelas sur place pour ensuite le commander moins cher sur le net.

Mais il ne faut pas se tromper car sous ces aspects comiques, Le Grand soir est avant tout un film triste, noir et désespéré. Delépine et Kerven font un cinéma issu de celui que pouvait faire un Marco Ferreri dans les années 70. Dans cette recherche malheureuse de liberté des deux héros, on pense évidemment au film Les Valseuses de Bertrand Blier qui, lui aussi, avait une fascination pour les road movies dans des zones vides et uniformisées. Cette uniformisation généralisée a complètement gangréné notre mode de vie et notre société. Même maisons, même voitures, même vêtements, même bouffe, même culture, tous ces facteurs font que « le grand soir » n’arrivera jamais. Les deux réalisateurs nous montrent une petite classe moyenne certes gentille mais usée, résignée et qui s’accommode finalement bien d’un monde standardisé. Machiavel disait bien que la meilleure forteresse des tyrans, c’est l’inertie des peuples. Et  pour les courageux qui veulent briser leurs chaines, la seule solution est de devenir punk à chien et marcher sans but en faisant le vide dans leur tête.

Il y aurait encore de nombreux films à réaliser sur la grande distribution. Quand est-ce qu’un film nous montrera la misère des managers de ces grandes enseignes inculquant des concepts commerciaux dont ils ne croient pas eux-mêmes à des employés qui font semblant d’y croire ? Milieu professionnel pauvre où l’on  veut nous persuader que notre rôle a de l’importance alors que tout est sécurisé et centralisé pour que l’individu ne puisse pas s’épanouir et prendre le moins possible d’initiatives. Les directeurs de ces belles enseignes sont évidemment des fans de football. En grand sportifs affalés devant leur plasma, ils s’imaginent relever des défis alors que ceux-ci sont vendus clés en main. Pour l’érudition, l’expression orale et l’orthographe, pas de crainte à avoir puisque plus l’on écrit mal, plus l’on devient le symbole d’une réussite atteignable. La princesse de Clèves peut vite aller se rhabiller.

On peut évidemment saluer le courage ou la transparence de l’enseigne Carrefour en acceptant de prêter son nom dans le film pamphlet de Delépine et Kerven. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la plupart des gens ne demandent qu’à avoir la paix même si leur boulot est pourri. D’ailleurs,  jamais un film n’a fait descendre les gens dans la rue. Le grand soir n’est donc pas pour demain et cela n’annonce pas des lendemains qui chantent.

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Quand je serai petit : film de Jean-Paul Rouve

Mathias, paysagiste quadragénaire, repère lors d’une croisière Mathias, un enfant  qui lui ressemble trait pour trait lorsqu’il avait dix ans. Troublé par cette incroyable ressemblance, il mène une enquête qui le conduit jusqu’à Dunkerque pour le revoir. Sur place, il découvre que la famille de cet enfant porte le même nom que lui et que celle-ci est la réplique exacte de la sienne trente ans plus tôt. Connaissant les épreuves qui attendent l’enfant puisqu’il les a vécues, il va prendre Mathias sous son aile pour tenter de corriger les erreurs commises par ses parents et ainsi revisiter toute une période de son enfance.

Pour son deuxième film, après le pathétique portrait édulcoré d’Albert Spaggiari dans Sans armes, ni haine, ni violence, Jean-Paul Rouve nous fait un nouveau numéro d’équilibriste. Mais, alors qu’il s’était lamentablement vautré pour sa première réalisation, Quand je serai petit prouve que Jean-Paul Rouve sait tenir debout avec un sujet vraiment casse-gueule. Avec cette histoire tirée par les cheveux, Rouve évite de tomber dans le malsain car il est effectivement monstrueux de se prendre d’une affection paternelle pour son double. Cette comédie fantastique, usant de procédés narratifs proches de ceux de Retour vers le futur de Robert Zemeckis, tient par le jeu sobre et touchant des acteurs. Rouve a en effet l’intelligence de vouloir contrecarrer l’aspect fantastique de l’histoire de son film par un jeu d’acteur et des mises en situation extrêmement réalistes. C’est d’ailleurs un plaisir de voir Benoit Poelvoorde dans un rôle posé et loin des singeries et des crises d’hystéries habituelles. Xavier Beauvois, Claude Brasseur et le jeune Milijan Chatelain  sont excellents.

Pour le réalisateur, ce film est bien plus personnel  qu’autobiographique. Pourtant, Rouve livre forcément beaucoup de lui-même dans ce film  puisque l’intrigue se passe à Dunkerque, ville de son enfance. Plus étonnant, avec ses références au film d’Alain Corneau, Série noire (1979), le fantôme de Patrick Dewaere plane sur tout le film. Jean-Paul Rouve n’a jamais caché sa débordante admiration pour cet acteur. Et quand on voit que l’adorable Miou-Miou, ex petite amie de Dewaere, joue dans Quand je serai petit, la mère de Jean-Paul Rouve… on se plait à imaginer un drôle de nœud œdipien. En résumé, Jean-Paul Rouve dirige l’ancienne compagne de l’acteur qu’il aurait aimé être dans un film où elle joue sa mère. Docteur Freud, nous avons un client !

Cloclo ou comment Jérémie Renier devient Claude François

Une semaine après la sortie de Possessions, Jérémie Renier revient sur les écrans avec 18 kilos en moins pour interpréter Claude François dans le film Cloclo. Ce film réalisé par Florent Emilio Siri (Nid de guêpes, L’ennemi intime) s’inscrit dans la brèche ouverte par des films comme La môme d’Olivier Dahan et de Gainsbourg, une vie héroïque de Joann Sfar.

Après Podium (2004) de Yann MoixBenoit Poelvoorde joue un sosie de Claude François, c’est encore un belge qui entre dans la peau de notre chanteur à minettes national. Jérémie Renier, dont la ressemblance troublante avec Claude François avait déjà été remarquée, a déjà été approché pour un film sur la vie du chanteur il y a une dizaine d’année. Ce projet a capoté. Florent Emilio Siri, qui ne faisait pas partie de ce dernier, a commencé à amasser de nombreux témoignages de proches sur le chanteur. Témoignages souvent peu reluisants mais qui donnaient une épaisseur à ce chanteur populaire qui peut sembler lisse au premier abord. Les enfants de Claude François ont en premier lieu été réticents de montrer leur père sous un jour moins glorieux. Mais Siri a réussit à les convaincre de ne pas cacher les cotés sombres de leur père.

Cloclo est avant tout un film ambitieux. Avec un budget de plus de 20 millions d’euros, les producteurs ont vraiment mis les moyens et cela éclate à l’écran. On peut définitivement saluer le travail de Giovanni Fiore Coltellacci à la direction de la photographie. Il a su recréer les couleurs contrastées des années 60/70 de manière remarquable. A l’heure du numérique, c’est un plaisir de retrouver le grain et les contrastes d’un film tourné en 35 mm. Les décors de Cloclo méritent aussi d’être soulignés et leur authenticité contribue à nous plonger directement dans la folie des années 60. Folie des concerts, folie d’une nouvelle génération qui explose, folie d’une société de consommation qui se met en place, folie des paillettes et des belles voitures. Et Claude François dans tout ça ?

Florent Emilio Siri nous fait découvrir l’enfance de Claude François en Egypte puis son retour en France après la nationalisation du canal de Suez. On voit comment il essaye de se faire une place dans la chanson après avoir joué de la batterie et des percussions dans un grand orchestre. A force d’obstination et se relevant toujours après ses échecs, vient enfin le succès avec Belles belles belles adapté du titre des Everly brothers. Puis Claude François n’aura de cesse de vouloir être numéro un en étant à l’affut de toutes les nouvelles modes qui déferlent d’Angleterre et des Etats-Unis. Ce flair inné et sa capacité de se reconvertir le feront tenir jusqu’au disco à la fin des années 70. Les fans du chanteur ne peuvent qu’être séduits de suivre leur idole à travers toutes ces années et de voir comment ont été composés des titres tels que Le téléphone pleure, Le mal aimé et bien sûr Comme d’habitude (refusé d’abord par Michel Sardou) qui sera repris par Frank Sinatra pour devenir un succès mondial. Moins flamboyant est l’aspect privé du personnage. On découvre un Claude François jaloux, odieux, colérique, infidèle, imbus de lui-même. Le portrait probablement juste a le mérite d’être sans concessions. On est horrifié de découvrir l’envers de sa relation avec France Gall (Joséphine Japy) et content de voir que sa première femme le quitte pour Monsieur 100 000 volts. Un comble pour un futur électrocuté! Par contre, si on n’est pas un admirateur de Claude François, Cloclo est un film surtout bluffant par la performance de Jérémie Renier qui arrive à incarner le chanteur depuis sa tendre jeunesse jusqu’à sa mort. Pour le film, il a suivi des cours intensifs de danse, de chant et de batterie. Son coach lui imposait jusqu’à 1200 abdominaux par jour.

Cloclo montre sans fard le vrai Claude François. On reste pourtant dubitatif qu’un tel chanteur à minettes ait pu autant galvaniser les foules car, que ce soit d’ordres privés ou public, il n’y a au fond rien de véritablement sexy chez cet artiste. A force d’aller à toute allure, on a rapidement plus tellement envie de le suivre et c’est une douce libération quand l’excellente musique d’Alexandre Desplat prend le pas sur les rengaines de Claude François. Au moins, Cloclo a permis de lever le voile sur sa mort, ajoutant ainsi une scène d’anthologie aux scènes se passant dans les salles de bain. Hitchcock n’y avait pas pensé. Et sur Alexandrie Alexandra clôturant Cloclo, on se met à rêver… Si seulement Jérémie Renier avait pu ressembler à Jacques Brel.