Rock Forever : We love Rock’n’Roll

Sherrie (l’atomique Julianne Hough), jeune fille blonde, fraiche, pétillante et sans un poil sous les bras est tout le contraire d’une Patti Smith. Sur les conseils avisés de sa grand-mère, elle quitte son Oklahoma natal pour aller vivre ses rêves musicaux du côté de Los Angeles. Sherrie part avec pour seuls bagages ses disques d’Aerosmith, de Journey, de Bon Jovi et de plein d’autres groupes à la mode. Nous sommes en 1987 et nous vivons les grandes heures du rock FM. Mais comme l’a hurlé Axl Rose, Los Angeles est une jungle et la pauvre Sherrie l’apprend à ses dépends en se faisant voler tous ses vinyles dès son arrivée dans la capitale du rock. Heureusement, elle tombe sur Drew (Diego Boneta), serveur dans la Mecque du Rock, le Bourbon Room, en attendant de devenir une rock star à son tour. Grâce à Drew, l’adorable Sherrie se fait engager dans ce club mais son patron, Dennis Dupree (méconnaissable Alec Baldwin) est criblé de dettes. Les ennuis pour le club ne s’arrêtent pas là puisque la femme du maire, Patricia Whitmore (démoniaque Catherine Zeta-Jones) veut fermer ce lieu d’immoralité et de débauche. Heureusement la plus grande star du rock, Stacee Jaxx (inoxydable Tom Cruise), se produira au Bourbon Room. Mais Stacee est en perte d’inspiration et a du mal à trouver un nouveau souffle pour lancer sa carrière solo. Il vit en reclus et son meilleur ami est un singe qui le noie dans l’alcool pendant que des groupies se ruent dans son lit. Mais même si le destin est parfois cruel, la musique est plus forte que tout et les personnages de Rock Forever trouveront la lumière sur fond de mélodies grâce à l’alcool, au sexe et à cet indestructible shoot d’énergie qu’est le rock’n’roll.

Pour Michel Audiard, les cons ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnait. Rock Forever donne tort à notre célèbre dialoguiste et prouve que l’audace n’est pas synonyme de bêtise. En effet, c’est avec un incroyable aplomb qu’Adam Shankman (Bronx à Bel Air, Hairspray) ressuscite la comédie musicale. Rock Forever, tiré d’une pièce de Broadway, est à l’image du rock californien car il est le film de toutes les décadences et de tous les excès. A cinquante ans, Tom Cruise, pantalon en cuir et tatoué sur tout le torse, surprend encore et n’a pas peur du ridicule en incarnant avec conviction une rock star déglinguée. Il entre dans la peau de ce chanteur et va jusqu’à prêter sa voix à toutes les chansons dans lesquelles il apparait. D’ailleurs, tous les acteurs de Rock Forever chantent sans filet et on découvre avec ravissement qu’Alec Baldwin est très bon dans ce style. On peut aussi saluer la prestation hilarante de Russell Brand en clone de Keith Richards en mode toxico du début des seventies.

Mais l’insolence de Rock Forever vient surtout du fait qu’il remet au gout du jour le rock FM. Adam Shankman a le toupet d’offrir un regard drôle, décalé et enthousiaste sur une période de la musique populaire que nombreux aimeraient n’avoir jamais à revivre. Les défenseurs du rock FM sont en effet peu nombreux pourtant, durant cette période où l’industrie du disque était toute puissante, ce rock revenait enfin à ses fondamentaux avec une volonté farouche de baiser, picoler, s’amuser tout en faisant des montagnes de fric. Evidemment, le rock critique dénué d’humour et chercheur de nouveau Rimbaud ne voyait pas d’un bon œil les shows pyrotechnique de tous ces groupes très glam. Le mauvais goût, les couleurs pétantes, les refrains fédérateurs, la virtuosité des guitaristes, la joie de vivre sont à proscrire pour certains dans le rock comme si cette musique ne devait être au final que sombre, faussement authentique et ennuyante. Avec des medleys surprenants et une reconstitution minutieuse (admirable Tower Records !), Rock Forever ranime cette période flamboyante en offrant des versions revisitées de tous les groupes qui tenaient le haut du pavé à l’époque. On se régale donc à réentendre, ou découvrir pour les plus jeunes, les tubes oubliés de Journey, Whitesnake, Poison, Night Ranger, Bon Jovi, Extreme, Foreigner et tant d’autres.

La belle découverte de ce film est sans nul doute Julianne Hough, la plus rafraichissante apparition sur un écran depuis l’étincelante Charlène Tilton. On sort de Rock Forever avec le cœur gros et les joues roses.

Un Bonheur n’arrive jamais seul, film de James Huth

Lui, c’est Sacha (Gad Elmaleh). Sa vie c’est son piano, ses potes, sa boite de jazz dans laquelle il joue tous les soirs. A plus de quarante ans, Sacha vit comme un étudiant et ses amours se résument à juste une nuit dans les bras d’une étudiante. Sacha ne vit que pour l’instant présent et ne pense jamais aux lendemains. Elle, c’est Charlotte (Sophie Marceau). Une vie bourgeoise, deux mariages, trois enfants et une fondation d’Art contemporain à gérer. Elle ne vit plus avec son dernier mari mais c’est le prix à payer pour conserver la garde de ses enfants. Sacha, éternel adolescent détestant les enfants, n’aurait jamais du rencontrer Charlotte. Charlotte, femme mure et femme d’argent n’aurait jamais du rencontrer Sacha. Mais le hasard en a décidé autrement et Sacha et Charlotte vont vivre une grande histoire d’amour dans laquelle ils devront accorder leurs violons avant de pouvoir nager dans le bonheur.

C’est avec un sujet aussi révolutionnaire que James Huth (Brice de Nice, Hellphone) tente de redonner des lettres de noblesses à la comédie romantique en réalisant Un bonheur n’arrive jamais seul. Sophie Marceau et Gad Elmaleh ont été les heureux élus pour tenir sur leurs épaules cette histoire à l’eau de rose. Casting pas si idiot quand on sait que Sophie Marceau a su finalement bien capitaliser son rôle de Vic dans La Boum (1980). En effet, même si Un bonheur n’arrive jamais seul n’est pas une suite directe du film de Claude Pinoteau, le spectateur a toujours l’impression de voir la petite Vic grandir. Le pari de James Huth est donc de placer son nouveau film dans la continuité de L’Étudiante (1988) et de Lol (2009). De l’autre côté, comment ne pas réussir son film quand Gad Elmaleh, personnalité préférée des français, donne la réplique à Sophie Marceau ?

Lors d’un clash entre Sophie Marceau et Jean-Marie LePen en 2008, ce dernier avait rétorqué que « cette petite péronnelle cultive le navet avec assez de réussite ». En voyant Un bonheur n’arrive jamais seul, on ne peut donner tort à l’ancien leader frontiste en s’apercevant qu’il aurait été un bien meilleur critique de cinéma qu’homme politique. En effet, le bonheur ne respire jamais dans cette comédie. On se demande si un jour le cinéma français attrapera le rythme des comédies américaines de Capra, Lubitsch et Wilder qui ont inventé la grammaire très stricte des comédies sentimentales. Ces comédies avaient des dialogues ciselés qui fusaient que l’on ne retrouve à aucun moment dans le film de Huth. En bon flemmard, le réalisateur accumule les plans sur les yeux pétillants et les dents blanches des acteurs principaux au lieu d’inventer des situations surprenantes et d’écrire des dialogues craquants. Dans Un bonheur n’arrive jamais seul, on passe d’un cliché à un autre et le spectateur passe rapidement en vitesse de croisière. Afin de ne pas nous brusquer, Gad Elmaleh refait ses shows à l’écran comme si passer de la scène à l’écran ne faisait aucune différence. Nos deux amoureux sont en plus épaulés par une galerie de seconds rôles insignifiants et prévisibles. François Berléand ne se décarcasse pas trop à faire du François Berléand et Maurice Barthélemy, réalisateur du catastrophique Low Cost (2011), nous montre qu’on peut être aussi mauvais derrière que devant la caméra.

Mais ne soyons pas trop méchant. Tout n’est pas à jeter dans Un bonheur n’arrive jamais seul car Sophie Marceau est belle. Sophie Marceau vieillit vraiment bien. Sophie Marceau a des fesses sublimes. Et comme le chantaient Julien Clerc et Alain Souchon, Sophie Marceau a des seins magnifiques. Espérons que pour ses prochains films elle fera de bons choix et ne donnera pas raison à un homme politique qu’elle méprise.

Quand le cinéma français se fait la grande distribution

Ces derniers temps, on se réjouit de voir que le cinéma français commence enfin à sérieusement chatouiller le monde pitoyable de la grande distribution. De rouille et d’os de Jacques Audiard et Le grand soir de Benoit Delépine et Gustave Kevern offrent, certes, des points de vue différents sur les grands magasins mais arrivent tous deux à des conclusions effrayantes. Après la farce des Charlots avec Le grand Bazar (1973), le cinéma français a pratiquement mis quarante ans pour retourner voir ce qui se passe dans les zones industrielles.

Il est vrai que le système de financement du cinéma français incite plutôt à produire des sujets lisses. De l’autre côté, la grande distribution, en embauchant tant de personnel, peut faire pression et aime que l’on ne s’occupe pas trop de ses affaires. Il aura donc fallu l’acharnement, la renommée d’Audiard et la flexibilité de l’équipe de Groland pour que des enseignes ouvrent enfin, sans trop grincer, leurs portes.

De rouille et d’os n’est pas un film sur la grande distribution mais son personnage principal, Ali (Matthias Schoenaerts) est embauché dans différents services de sécurité. Après avoir bossé dans une boite de nuit, il s’occupe de la surveillance de grands magasins. Surveillance clandestine commanditée par des managers visant à fliquer, non pas les vols des clients, mais le travail des employés. Ces caméras, placées dans les réserves, enregistrent les mouvements des salariés, leurs temps de pauses, voient les amitiés qui se nouent au sein des équipes et peuvent donc devenir un excellent moyen illégal de pression. Caméras qui encouragent les licenciements expéditifs et évitent à des enseignes, de plus en plus à la traine financièrement, de payer des indemnités. Ainsi, De rouille et d’os nous montre qu’une employée qui ramène des yogourts périmés chez elle  se fait virer sur le champ. Ces pratiques détestables orchestrées par des directions sans scrupules sont minutieusement décrites dans le film d’Audiard. Au final, les cadres s’appuyant sur des lois caduques ne sont pas éclaboussés et c’est un vigile mal payé qui contribue à faire foutre à la porte une caissière mal payée. A l’heure où le Canard enchaîné révèle un scandale dans lequel des cadres d’Ikea surveillaient illégalement certains de leurs employés, le film d’Audiard fait mouche.

Le Grand soir raconte l’histoire d’un couple qui s’est emmerdé toute sa vie et qui tient la pataterie, restaurant dans la banlieue commerciale de Bordeaux. Les enfants de ce couple ont pris des chemins différents puisque Not (Benoit Poelvoorde) est le plus vieux punk à chien de France et Jean-Pierre (Albert Dupontel) est un vendeur plein d’avenir mais qui va mal tourner après son licenciement. Cet accident professionnel va rapprocher les deux frères qui vont partir en quête de liberté.

Delépine et Kervern ont  su capter l’ambiance froide de ces zones commerciales où tout doit être aux normes puisque les bâtiments sont aux normes, les produits sont aux normes et les gens sont aux normes. Tout comme dans De rouille et d’os, Le Grand soir souligne l’importance des caméras de surveillances mais Poelvoorde prend un malin plaisir à ridiculiser le service de sécurité.  La preuve par l’image est devenue une véritable obsession dans ces zones commerciales. Ici, tout doit être sous contrôle, et chacun d’entre nous peut se transformer en témoin, délateur ou flic.  Ainsi, le manager de Dupontel emploie son iPhone comme une arme pour prouver les fautes professionnelles de son employé. Le Grand soir montre aussi l’impuissance de ces grands groupes face à l’intrusion d’internet lorsqu’un client  vient tester un matelas sur place pour ensuite le commander moins cher sur le net.

Mais il ne faut pas se tromper car sous ces aspects comiques, Le Grand soir est avant tout un film triste, noir et désespéré. Delépine et Kerven font un cinéma issu de celui que pouvait faire un Marco Ferreri dans les années 70. Dans cette recherche malheureuse de liberté des deux héros, on pense évidemment au film Les Valseuses de Bertrand Blier qui, lui aussi, avait une fascination pour les road movies dans des zones vides et uniformisées. Cette uniformisation généralisée a complètement gangréné notre mode de vie et notre société. Même maisons, même voitures, même vêtements, même bouffe, même culture, tous ces facteurs font que « le grand soir » n’arrivera jamais. Les deux réalisateurs nous montrent une petite classe moyenne certes gentille mais usée, résignée et qui s’accommode finalement bien d’un monde standardisé. Machiavel disait bien que la meilleure forteresse des tyrans, c’est l’inertie des peuples. Et  pour les courageux qui veulent briser leurs chaines, la seule solution est de devenir punk à chien et marcher sans but en faisant le vide dans leur tête.

Il y aurait encore de nombreux films à réaliser sur la grande distribution. Quand est-ce qu’un film nous montrera la misère des managers de ces grandes enseignes inculquant des concepts commerciaux dont ils ne croient pas eux-mêmes à des employés qui font semblant d’y croire ? Milieu professionnel pauvre où l’on  veut nous persuader que notre rôle a de l’importance alors que tout est sécurisé et centralisé pour que l’individu ne puisse pas s’épanouir et prendre le moins possible d’initiatives. Les directeurs de ces belles enseignes sont évidemment des fans de football. En grand sportifs affalés devant leur plasma, ils s’imaginent relever des défis alors que ceux-ci sont vendus clés en main. Pour l’érudition, l’expression orale et l’orthographe, pas de crainte à avoir puisque plus l’on écrit mal, plus l’on devient le symbole d’une réussite atteignable. La princesse de Clèves peut vite aller se rhabiller.

On peut évidemment saluer le courage ou la transparence de l’enseigne Carrefour en acceptant de prêter son nom dans le film pamphlet de Delépine et Kerven. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la plupart des gens ne demandent qu’à avoir la paix même si leur boulot est pourri. D’ailleurs,  jamais un film n’a fait descendre les gens dans la rue. Le grand soir n’est donc pas pour demain et cela n’annonce pas des lendemains qui chantent.

Quand je serai petit : film de Jean-Paul Rouve

Mathias, paysagiste quadragénaire, repère lors d’une croisière Mathias, un enfant  qui lui ressemble trait pour trait lorsqu’il avait dix ans. Troublé par cette incroyable ressemblance, il mène une enquête qui le conduit jusqu’à Dunkerque pour le revoir. Sur place, il découvre que la famille de cet enfant porte le même nom que lui et que celle-ci est la réplique exacte de la sienne trente ans plus tôt. Connaissant les épreuves qui attendent l’enfant puisqu’il les a vécues, il va prendre Mathias sous son aile pour tenter de corriger les erreurs commises par ses parents et ainsi revisiter toute une période de son enfance.

Pour son deuxième film, après le pathétique portrait édulcoré d’Albert Spaggiari dans Sans armes, ni haine, ni violence, Jean-Paul Rouve nous fait un nouveau numéro d’équilibriste. Mais, alors qu’il s’était lamentablement vautré pour sa première réalisation, Quand je serai petit prouve que Jean-Paul Rouve sait tenir debout avec un sujet vraiment casse-gueule. Avec cette histoire tirée par les cheveux, Rouve évite de tomber dans le malsain car il est effectivement monstrueux de se prendre d’une affection paternelle pour son double. Cette comédie fantastique, usant de procédés narratifs proches de ceux de Retour vers le futur de Robert Zemeckis, tient par le jeu sobre et touchant des acteurs. Rouve a en effet l’intelligence de vouloir contrecarrer l’aspect fantastique de l’histoire de son film par un jeu d’acteur et des mises en situation extrêmement réalistes. C’est d’ailleurs un plaisir de voir Benoit Poelvoorde dans un rôle posé et loin des singeries et des crises d’hystéries habituelles. Xavier Beauvois, Claude Brasseur et le jeune Milijan Chatelain  sont excellents.

Pour le réalisateur, ce film est bien plus personnel  qu’autobiographique. Pourtant, Rouve livre forcément beaucoup de lui-même dans ce film  puisque l’intrigue se passe à Dunkerque, ville de son enfance. Plus étonnant, avec ses références au film d’Alain Corneau, Série noire (1979), le fantôme de Patrick Dewaere plane sur tout le film. Jean-Paul Rouve n’a jamais caché sa débordante admiration pour cet acteur. Et quand on voit que l’adorable Miou-Miou, ex petite amie de Dewaere, joue dans Quand je serai petit, la mère de Jean-Paul Rouve… on se plait à imaginer un drôle de nœud œdipien. En résumé, Jean-Paul Rouve dirige l’ancienne compagne de l’acteur qu’il aurait aimé être dans un film où elle joue sa mère. Docteur Freud, nous avons un client !

Les musiques des films de Jean-Pierre Mocky

Jean-Pierre Mocky a passé sa vie à gueuler. Il a hurlé sur la Terre entière et ses films apparaissent comme de virulents pamphlets contre tous les maux de notre société. Dès 1968, il a compris que la télévision n’était qu’une sombre boite à con et son film, La grande lessive, nous montre d’une manière vivifiante comment éviter le nettoyage de cerveau. Cible facile mais inévitable, la religion en prend aussi toujours pour son grade à travers des films comme Le miraculé (1987), Un drôle de paroissien (1963) ou encore Le témoin (1978). Le ballet de crabes qu’est la politique avec ses magouilles  se fait lui aussi admirablement épinglé dans Chut ! (1972), Y a-t-il un français dans la salle (1982) et Une nuit à l’assemblée (1988). En grand libertaire, Mocky s’égosille contre tout ce qui nous aliène, de la vie de couple jusqu’au football. Ses films sont remplis de flics, de tueurs, de curés, de banlieusards, de fumistes, de menteurs et d’admirables salopes qui ont tous le point commun d’être des marginaux. Mocky touche à tous les sujets et, avec une jeunesse éternelle, rien ne semble inabordable pour ce rebelle de 77 ans. Rien ? Sauf peut être l’argent.

Oui, l’argent est une obsession pour lui qui a toujours rechigné sur les moyens alloués à ces films. D’un côté, on l’entend pleurnicher d’être obligé de faire des films avec des bouts de ficelles ; de l’autre, on sait très bien que ce manque d’argent est un immense stimulateur artistique pour lui et que cela en est devenu sa marque de fabrique. D’ailleurs, de célèbres acteurs comme Michel Serrault ont toujours accepté  de jouer quasiment gratuitement pour lui. Et de Michel Simon, en passant par Bourvil jusqu’à Philippe Noiret, les films de Mocky ont toujours eu une affiche prestigieuse. L’envie d’acteurs de tourner avec Mocky les ont contraints à de nombreux sacrifices qu’ils ont toujours acceptés, même si certains d’entre eux ont du être un peu bousculés. Et Jeanne Moreau a du faire une drôle de tête en apprenant que pour loge personnelle sur le plateau du Miraculé, elle utiliserait les chiottes comme tout le monde.

Pour ses musiques de film, Jean-Pierre Mocky a fait preuve d’un flair extraordinaire dans ses collaborations avec des compositeurs. Tout comme pour les acteurs, des compositeurs réputés ont travaillé avec lui. On peut citer évidemment Maurice Jarre, François De Roubaix, Eric Demarsan, Gabriel Yared et Vladimir Cosma qui ont illustré à plusieurs reprises des films de Mocky. Plus étonnant, Mocky n’a pas hésité à faire des incursions dans le monde de la chanson puisqu’aussi bien George Moustaki sur Solo (1970), Léo Ferré pour L’albatros (1971), Nino Ferrer avec Litan (1982) et Alain Chamfort pour A mort l’arbitre (1984) ont écrit pour lui. Editée en 1993 par Playtime et malheureusement introuvable aujourd’hui, une compilation regroupe les génériques des 31 premiers films de Mocky. Il est amusant de s’apercevoir que tous ces compositeurs, avec des formations musicales et des moyens complètement différents, offrent une vision assez similaire du monde farfelu de Mocky. Les mélodies de ses films sont toujours entêtantes et rapidement identifiables, au point qu’on les a rapidement au bout des lèvres pour les siffler. Les musiques de Mocky sont proches du monde de la fanfare comme en témoigne celle du Roi des bricoleurs (1977) de Demarsan ou celle de Y a-t-il un français dans la salle (1982) de Roger Loubet. Les origines polonaises de Mocky ont fait que ses musiques flirtent parfois avec la musique tzigane, empreinte d’une triste nostalgie. La musique de Gérard Calvi pour Les compagnons de la marguerite (1967) et sa collaboration avec Vladimir Cosma en sont de bons exemples. Mais Mocky sait aussi vivre avec son temps puisqu’en 1986, Jacky Giordano compose un titre martelé tout au long de son film La machine à découdre (1986) et qui a abominablement mal vieilli.

Un peu plus complet est le disque publié dans la série Ecouter le cinéma de Stéphane Lerouge consacré aux collaborations entre Mocky et les compositeurs François de Roubaix et Eric Demarsan. Par ses expérimentations musicales et son côté artisanal, De Roubaix correspondait parfaitement à l’univers bordélique et énergique de Mocky. Entre son thème à la guitare, ses cuivres secs et nerveux et le cantique du petit agneau chanté par Bourvil, la musique de La Grande lessive (1968) est à elle-seule un laboratoire musical. Demarsan, autre autodidacte, fait preuve d’inventivité pour les musiques de Mocky en utilisant par exemple de la scie musicale pour le thème de L’Ibis rouge (1975). Pour l’anecdote, Demarsan avait signé un contrat avec Michel Simon sur le tournage de ce film pour lui composer un disque de chansons. Malheureusement, Simon s’est éteint peu après, laissant ce projet à l’abandon.

Récemment, Music box records a eu la très bonne idée de sortir un disque regroupant les quatre musiques de films composées par Gabriel Yared pour Mocky. Lors de leur première rencontre, Mocky a demandé à Yared de lui faire pour son film Agent trouble (1987) une musique à la Maurice Jarre ou à la Bernard Herrmann mais pas trop chère. Grand admirateur du travail d’Herrmann, Yared s’est empressé de lui composer un luxueux thème car Mocky, toujours radin, était  loin d’être fauché après le succès de son film Le Miraculé (1987) et pouvait s’offrir une production plus léchée que d’habitude. Pour Les Saisons du plaisir (1988), grosse farce cochonne un brin bâclée, Yared reforme le Double Six, groupe de jazz vocal tombé dans l’oubli. Mimi Perrin, qui était à l’origine de ce groupe, signe des textes frais et  coquins chantés par le groupe qui vocalise aussi à la manière d’instruments. Pour terminer leur collaboration, Yared et Mocky reviennent au polar avec Noir comme le souvenir (1995).

Grande gueule colérique, Jean-Pierre Mocky est avant tout un amoureux du cinéma et un grand professionnel. Il sait que la musique de film représente 30% de la réussite de celui-ci. Et quand on voit les pépites musicales qui ont jalonné toute sa filmographie, on comprend qu’il sait, quand il le faut, ouvrir ses oreilles et fermer sa grande gueule.

Bernard Herrmann: Le monstre est vivant (It’s alive)

« Allons Hitch, vous ne pouvez pas aller contre votre personnage. Et vous ne faites pas de films pop ! Pourquoi m’avez-vous demandé ? Vous savez bien que je n’écris pas de pop musique ! Hitch, je ne vois pas l’utilité de continuer à travailler avec vous… J’avais déjà toute une carrière derrière moi avant de travailler avec vous et j’en ai une autre devant moi ». C’est sur cette cinglante tirade, alors que l’on reprochait à la musique composée par Bernard Herrmann pour Le rideau déchiré d’être trop académique, que le compositeur se brouille définitivement avec Alfred Hitchcock. L’exigence et le caractère entier d’Herrmann sont de notoriété publique et, traumatisé par cette perte, Hitchcock ne portera que peu d’intérêt aux compositeurs tels que Maurice Jarre, Henry Mancini ou encore John Williams avec qui il travaillera par la suite. Conscient de l’apport de la musique d’Herrmann pour ses films et ne supportant pas l’ombre d’une tierce personne, Hitchcock ne cite même pas son compositeur fétiche dans ces célèbres entretiens avec François Truffaut. Vengeance ? Probablement, en tout cas Bernard Herrmann, après avoir claqué la porte des studios de cinéma pendant un temps pour revenir à ses amours pour la musique classique, avait vu juste quant à sa carrière puisque le nouvel Hollywood va lui donner un nouveau souffle.

Les films d’Alfred Hitchcock ont bercé toute une génération de jeunes réalisateurs. Tous ont au moins rêvé d’égaler, voire de surpasser le maitre du suspense. Bernard Herrmann s’est fait un malin plaisir de mettre sa musique au service de cette  nouvelle vague de réalisateurs faisant ainsi un pied de nez à la carrière vieillissante du gros Alfred. Les musiques composées par Bernard Herrmann pour Taxi driver (1976) de Martin Scorcese ou encore celles pour les films de De Palma comme Sœurs de sang (1973) et Obsession (1976) n’ont pas à pâlir face à d’anciennes œuvres mythiques d’Herrmann. Moins connue est celle qu’il a composée en 1974 pour le film de Larry Cohen, Le monstre est vivant (It’s Alive).

Quel drôle de personnage ce Larry Cohen ! Créateur de la série Les envahisseurs, réalisateur de films d’horreur, scénariste d’épisodes de Columbo et plus récemment de Phone game, producteur de la trilogie des Maniac Cop, Larry Cohen porte de nombreuses casquettes. Ce touche à tout sans grand génie a le mérite de n’être jamais à cours de bonnes idées tout en sachant jongler avec des budgets très serrés. Durant la préparation de It’s alive, ce fan absolu d’Alfred Hitchcock voulait  faire appel à Anthony Perkins et Janet Leigh, les acteurs principaux de Psychose. Finalement, John P. Ryan (Cotton Club, L’étoffe des héros) et Sharon Farrell sont choisis pour incarner le couple principal du film. D’Hitchcock, il ne gardera que Bernard Herrmann qui, à la surprise générale, accepte de composer la musique de ce petit film d’horreur réalisé par un sombre inconnu.

Le monstre est vivant est l’histoire des Davies, famille moyenne américaine qui attend l’arrivée d’un second enfant onze ans après la naissance de leur premier fils. Mais Leonord Davies accouche d’un bébé monstrueux qui, avant de disparaitre, tue les médecins qui l’ont accouchée. Une chasse à l’enfant monstrueux s’ouvre et Frank Davies veut à tout prix tuer son fils pour effacer cette monstrueuse anomalie. Sans tomber dans le film pamphlet, Le monstre est vivant est une étrange évocation de la famille où le thème des enfants handicapés est traité avec une grande noirceur sans être dénuée d’humour.

Pour Psychose, Bernard Herrmann a composé une musique exclusivement jouée par des cordes qu’il aimait appeler de la musique en noir & blanc. Le monstre est vivant, étant un film en couleur, les instruments choisis pour la musique sont différents puisque le seul instrument à cordes utilisé pour ce dernier est une viole d’amour. Pour illustrer Le monstre est vivant, Herrmann souhaite le son puissant d’un orgue. Exilé à l’époque à Londres, c’est dans une église, celle de St Giles’Cripplegate, qu’il enregistre la musique de ce film d’horreur. Afin d’entretenir un climat d’angoisse, Herrmann compose une musique où le timbre des cuivres sont à l’honneur. Aux sections de trompettes, de clarinettes, de cors d’harmonie et de trombones, Herrmann ajoute un synthétiser moog qui modernise le son de l’orchestre. Pour l’anecdote, Bernard Herrmann a dirigé l’enregistrement de cette musique glaçante emmitouflé dans des habits d’hivers tellement la température était basse dans l’église de St Giles’Cripplegate. Etrangement, la musique de Le monstre est vivant n’avait jamais été commercialisée. Il a fallu attendre 2012 pour que Film Score Monthly accouche enfin de cette musique exceptionnelle. Grâce au label de Lukas Kendall, on peut enfin découvrir plus de quarante minutes de cette partition inédite. Deux titres en version alternate ont été ajoutés afin de compléter cette version ultime.

St Giles' Cripplegate Organ London

Le monstre est vivant obtint le prix spécial du jury au festival du film fantastique d’Avoriaz en 1975 relançant ainsi sa carrière sur le marché américain. Bernard Herrmann, disparu cette même année le soir de Noël, ne verra malheureusement jamais le succès de ce film qui enfantera deux suites, Les monstres sont toujours vivants (1979) et La vengeance des monstres (1987). Même si la musique du monstre est vivant est sans grande surprise, on peut imaginer l’excitation de Larry Cohen en voyant à quel point la musique d’Herrmann fonctionne bien avec les images qu’il a filmées. Une chose est certaine, aucun titre de cette musique de film ne se siffle car Bernard Herrmann ne compose jamais de pop musique.

Cloclo ou comment Jérémie Renier devient Claude François

Une semaine après la sortie de Possessions, Jérémie Renier revient sur les écrans avec 18 kilos en moins pour interpréter Claude François dans le film Cloclo. Ce film réalisé par Florent Emilio Siri (Nid de guêpes, L’ennemi intime) s’inscrit dans la brèche ouverte par des films comme La môme d’Olivier Dahan et de Gainsbourg, une vie héroïque de Joann Sfar.

Après Podium (2004) de Yann MoixBenoit Poelvoorde joue un sosie de Claude François, c’est encore un belge qui entre dans la peau de notre chanteur à minettes national. Jérémie Renier, dont la ressemblance troublante avec Claude François avait déjà été remarquée, a déjà été approché pour un film sur la vie du chanteur il y a une dizaine d’année. Ce projet a capoté. Florent Emilio Siri, qui ne faisait pas partie de ce dernier, a commencé à amasser de nombreux témoignages de proches sur le chanteur. Témoignages souvent peu reluisants mais qui donnaient une épaisseur à ce chanteur populaire qui peut sembler lisse au premier abord. Les enfants de Claude François ont en premier lieu été réticents de montrer leur père sous un jour moins glorieux. Mais Siri a réussit à les convaincre de ne pas cacher les cotés sombres de leur père.

Cloclo est avant tout un film ambitieux. Avec un budget de plus de 20 millions d’euros, les producteurs ont vraiment mis les moyens et cela éclate à l’écran. On peut définitivement saluer le travail de Giovanni Fiore Coltellacci à la direction de la photographie. Il a su recréer les couleurs contrastées des années 60/70 de manière remarquable. A l’heure du numérique, c’est un plaisir de retrouver le grain et les contrastes d’un film tourné en 35 mm. Les décors de Cloclo méritent aussi d’être soulignés et leur authenticité contribue à nous plonger directement dans la folie des années 60. Folie des concerts, folie d’une nouvelle génération qui explose, folie d’une société de consommation qui se met en place, folie des paillettes et des belles voitures. Et Claude François dans tout ça ?

Florent Emilio Siri nous fait découvrir l’enfance de Claude François en Egypte puis son retour en France après la nationalisation du canal de Suez. On voit comment il essaye de se faire une place dans la chanson après avoir joué de la batterie et des percussions dans un grand orchestre. A force d’obstination et se relevant toujours après ses échecs, vient enfin le succès avec Belles belles belles adapté du titre des Everly brothers. Puis Claude François n’aura de cesse de vouloir être numéro un en étant à l’affut de toutes les nouvelles modes qui déferlent d’Angleterre et des Etats-Unis. Ce flair inné et sa capacité de se reconvertir le feront tenir jusqu’au disco à la fin des années 70. Les fans du chanteur ne peuvent qu’être séduits de suivre leur idole à travers toutes ces années et de voir comment ont été composés des titres tels que Le téléphone pleure, Le mal aimé et bien sûr Comme d’habitude (refusé d’abord par Michel Sardou) qui sera repris par Frank Sinatra pour devenir un succès mondial. Moins flamboyant est l’aspect privé du personnage. On découvre un Claude François jaloux, odieux, colérique, infidèle, imbus de lui-même. Le portrait probablement juste a le mérite d’être sans concessions. On est horrifié de découvrir l’envers de sa relation avec France Gall (Joséphine Japy) et content de voir que sa première femme le quitte pour Monsieur 100 000 volts. Un comble pour un futur électrocuté! Par contre, si on n’est pas un admirateur de Claude François, Cloclo est un film surtout bluffant par la performance de Jérémie Renier qui arrive à incarner le chanteur depuis sa tendre jeunesse jusqu’à sa mort. Pour le film, il a suivi des cours intensifs de danse, de chant et de batterie. Son coach lui imposait jusqu’à 1200 abdominaux par jour.

Cloclo montre sans fard le vrai Claude François. On reste pourtant dubitatif qu’un tel chanteur à minettes ait pu autant galvaniser les foules car, que ce soit d’ordres privés ou public, il n’y a au fond rien de véritablement sexy chez cet artiste. A force d’aller à toute allure, on a rapidement plus tellement envie de le suivre et c’est une douce libération quand l’excellente musique d’Alexandre Desplat prend le pas sur les rengaines de Claude François. Au moins, Cloclo a permis de lever le voile sur sa mort, ajoutant ainsi une scène d’anthologie aux scènes se passant dans les salles de bain. Hitchcock n’y avait pas pensé. Et sur Alexandrie Alexandra clôturant Cloclo, on se met à rêver… Si seulement Jérémie Renier avait pu ressembler à Jacques Brel.