Archives de Catégorie: Rock

Soundgarden: Live on I-5

Quelle audace ! A l’heure ou l’industrie du disque crève la gueule ouverte, Soundgarden, groupe défunt depuis 1997, s’offre le luxe d’exhumer un album live enregistré une année avant leur split. Après deux compilations quasi inutiles, Live on I-5 comble une lacune dans la discographie du groupe de Seattle puisque celui-ci n’a jamais sorti de concert officiel de son vivant. Sur le papier, même si ce disque semble sortir trop tard et de nulle part, un album live de Soundgarden reste une bonne nouvelle. Pourtant, en ayant le disque entre les mains, l’enthousiasme retombe aussitôt. En effet, Live on I-5 n’est pas un concert complet mais une compilation de morceaux enregistrés tout au long de la dernière tournée du groupe encore en activité. On retrouve tous les grands titres du groupe captés à Vancouver en passant par Del Mar pour finir dans d’autres villes américaines dont évidemment Seattle.

Mais entre les oreilles, ce malheureux concert tronçonné prend une toute autre dimension. Dès le riff ravageur de Kim Thayil sur Spooman accompagné par la frappe sèche de Matt Cameron à la batterie, on s’aperçoit à quel point Chris Cornell et sa bande nous ont manqué. De Louder than love (1989) au crépusculaire Down on the upside (1996), Live on I-5 revisite toute la carrière du groupe. Et qu’importe si ce live froisse nos lubies complétistes, la musique est là.

Et Chris Cornell… en plus d’avoir une belle gueule et d’être un excellent guitariste, il prouve tout au long de ce disque qu’il est un chanteur pharamineux. Tel un sorcier à la voix douce et inquiétante, Cornell fait monter la tension sur les riffs lourds et oppressants de Kim Thayil jusqu’à une explosion d’hurlements libérateurs et de solos psychédéliques.

Live on I-5 englobe tous les célèbres titres du groupe. L’incontournable Black hole sun, qui leur fit gagner un Grammy award pour leur album Superunknown (1994), est évidemment présent. Ce live réserve aussi de belles surprises puisqu’on se régale  en découvrant la dantesque reprise de Search and destroy des Stooges enregistrée à Seattle. Plus surprenante encore est celle d’Helter Skelter des Beatles puisqu’elle est jouée sur un groove extrêmement lent et s’enchaine sur le magnifique dernier titre de Down up the outside, Boot Camp.

L’inévitable Jésus Christ Pose clôture cet album testament. Tout comme les membres de Soundgarden réunis pour le mixage de cet album, on est abasourdi d’écouter un groupe jouant aussi fort et bien alors que des dissensions irréversibles se soient infiltrées dans le groupe pour le mener à sa perte. Et on ne peut qu’être nostalgique  d’une période où des groupes tels que Pearl Jam, Nirvana, Alice in chains et bien entendu Soundgarden se partageaient la tête d’affiche en vendant des millions d’albums. Sans prendre la pose de Jésus-Christ, une résurrection du mouvement grunge s’impose.

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Rich Robinson : Through a crooked sun

Les albums solos des guitaristes ont une immense qualité, ils sont toujours imparfaits. Que ce soient ceux de Keith Richards, Ron Wood ou encore Izzy Stradlin, tous ont ce point commun d’être des albums bancals, légèrement brouillons et un brin bordéliques. Mais ils sont toujours des albums bruts et honnêtes.

En sortant son deuxième disque solo après Paper en 2004,  Rich Robinson ne déroge pas à cette règle des albums de guitariste. Through a crooked sun permet à Rich Robinson de s’éloigner de son groupe les Black Crowes qu’il partage avec son frère Chris depuis deux décennies et de s’épanouir dans un projet plus personnel. Tout comme Keith Richards qui chante moins bien que Mick Jagger, Rich Robinson n’est pas aussi bon chanteur que son frangin. Mais qu’importe puisque c’est la notion de plaisir qui prédomine sur cet album.

Enregistré en deux mois aux Appleheads studios à Woodstock, Rich Robinson produit, compose, chante et joue de la guitare, de la basse et parfois de l’organe sur douze nouveaux morceaux. Accompagné par Joe Magistro à la batterie et Steve Molitz aux keyboards, Robinson livre une heure de musique qui fait souvent penser à celle de Neil Young, de Lowell George, des Jayhawks et bien évidemment des Black Crowes. En écoutant Through a crooked sun, on entrevoit la touche qu’apporte Rich Robinson à son groupe. L’intro de Lost and found sonne très Thorn in my pride et le côté lourd et funky de Gone away fait penser à Amorica, l’un de leur meilleur album. Warren Haynes (Gov’t mule, Dickey Betts band) offre un classieux coup de slide guitare sur la ballade Bye bye baby et Larry Campbell (Emmylou Harris, Elvis Costello) apporte avec sa pedal steel un coté country sur Falling again. En hommage à Danny Kirwan, Robinson fait une reprise endiablée de Station Man, titre que l’on trouve sur le Kiln House de Fleetwood Mac.

Through a crooked sun de Rich Robinson est un album de rock qui tout comme ceux des Black Crowes regorge d’influences de la musique américaine des années 60 et 70. De nombreux critiques et bloggeurs affirment que ce genre d’album, bien que réussi, n’apporte rien. Que tout cela est idiot et gratuit puisqu’à travers ce nouveau disque solo, Rich Robinson sort de l’ombre de son frère et nous livre des chansons plus intimistes. Et derrière ses compositions, on décèle tout ce que Rich Robinson a apporté aux Black Crowes. Et ce n’est pas rien !

Paul McCartney amoureux…Kisses On The Bottom

Mais qu’est-ce qui fait encore courir Paul McCartney ? Couvert de récompenses, fraichement marié à une nouvelle femme et avec un compte en banque digne de plusieurs cagnottes de l’euro million, on peut se demander comment fait notre Paulo pour rester aussi jeune à 70 ans. La réponse peut être paradoxale mais elle est pourtant évidente. Son secret ? …Paul McCartney est né vieux. En effet, dès ses 16 ans, il a tout de suite composé une chanson où il se rêvait à un an de la retraite, When I’m sixty four. Retraite qu’il ne connaitra d’ailleurs jamais puisqu’à la place, il a choisi de vivre soixante ans de vacances studieuses.

Avec son nouvel album, Kisses on the bottom, McCartney nous offre un bel échantillon des mélodies américaines dans lesquelles enfant, il baignait. Avec la participation d’Eric Clapton, de Stevie Wonder et soutenu par un superbe groupe avec Diana Krall au piano, McCartney revisite de nombreux standards oubliés en s’offrant le luxe de ne toucher pratiquement à aucun instrument pour n’y poser que le timbre de sa voix. Cet album, loin de la pop et du rock auquel il nous a habitué, n’est pourtant pas un ovni dans sa carrière. En effet, il a toujours eu l’habitude de glisser, dans ses disques solos ou avec les Beatles et les Wings, des mélodies désuètes fleurant bon une ambiance jazzy. Kisses on the bottom ne déroge pas à la règle puisque McCartney inclus un titre de sa propre composition, My valentine, au milieu de morceaux signés par Billy Hill ou l’incontournable Irving Berlin. Dans la version collector de Kisses on the bottom, McCartney pousse le vice jusqu’à se reprendre lui-même avec l’excellent Baby’s request. Titre que l’on trouvait sur Back to the egg (1979) des Wings et qui apaisait le coté rock et ravageur de cet album.

Produit par TommyLiPuma (Miles Davis, Al Jarreau, George Benson) et enregistré entre New-York et Los Angeles, Kisses on the bottom est un album au son luxueux. Avec sa superbe pochette, ses magnifiques photos, ses cartes postales, ses bonus à télécharger et son riche livret, le packaging est à la hauteur de la production léchée de cet album. Lumières tamisées et ambiance feutrée, Kisses on the bottom se déguste admirablement avec une bonne bouteille de vin en compagnie de sa bien-aimée et montre à quel point McCartney est vraiment un grand chanteur.

 Et pour les baisers …why don’t we do them on the bottom?

Ringo Starr & his All Starr Band : concert Lyon 2 juillet 2011

C’est triste une salle de concert à moitié vide. Nous étions bien installés dans nos fauteuils pour constater que notre vedette n’attire plus les foules. Pauvre Ringo ! Depuis la séparation des Beatles, personne ne l’a pris au sérieux à cause, peut-être, de son innée faculté à faire l’andouille. Il a, depuis, écumé toutes les maisons de disques trop contentes de signer un Beatle. Puis catastrophées par ses ventes, elles l’ont gentiment prié d’aller voir ailleurs. Mais depuis 1989, Ringo a formé sa machine de guerre, le All Starr Band.

Hier soir, Lyon accueillait ce groupe à géométrie variable orchestré par notre batteur préféré à la bonne humeur légendaire. Le All Starr Band est composé de veilles stars sur le retour ayant caressé les sommets des charts avant de sombrer dans l’oubli du grand public.

Il y a des fans de Paul, de George ou encore de John, mais quel snob  peut s’enorgueillir de préférer Ringo aux trois autres ? Le public de Ringo n’est donc pas le grand public. Ringo ne peut qu’attirer les fans ultras, invétérés et inoxydables des Beatles. D’ailleurs, tout le monde a une bonne tête dans ce public. On croise des visages familiers même si on ne les connait pas. Certains portent de beaux t-shirts et d’autres vont jusqu’à ressortir les costards des fabs de 1964. La famille Beatles s’est rétrécie mais elle semble toujours aussi soudée avec des esprits adorablement fêlés.

Après une première partie gentillette, notre Ringo arrive enfin avec son nouveau All Star sur It Don’t Come Easy. Fidèle à lui-même, Ringo danse comme un métronome binaire sur ce titre endiablé. Derrière lui, on ne trouve que des musiciens américains. Edgar Winter, marionnette vivante du Muppet Show, joue du saxophone. A ses cotés se trouve Wally Palmar des Romantics à la guitare. Un peu plus loin, Rick Derringer qui prend les solos à la vitesse d’un tgv. Pour faire groover le tout, Richard Page de Mr.Mister est à la basse. La plus belle surprise du groupe se trouve aux claviers avec Gary Wright qui était déjà présent sur l’album All Things Must Pass de George Harrison.

Chaque membre du All Starr Band a droit à deux titres de son répertoire. Le concert s’enchaine donc entre les titres de Ringo et les leurs. Il y a une dominante de son très californien sur ce concert. Dans le désordre, Edgar Winter, du haut de ses pratiquement deux mètres, met le feu à la salle avec Free Ride. Wally Palmar s’en sort pas mal en passant juste après ce monstre avec son hit Talking In Your Sleep. Dans un bordel ambiant, Ringo nous fait une version très beatlesmania de I wanna be you’re man. Rick Derringer sort l’artillerie lourde avec son hymne Hand On Sloop Be. Puis c’est au tour de Gary Wright d’hypnotiser la salle avec Dream Weaver. Page nous fait une version  léchée de Kyrie, tellement parfaite qu’on a l’impression d’écouter RTL2.

Avant le second tour de chansons de son All Starr, Ringo fait chanter la salle, le temps de retomber en enfance avec Yellow Submarine. Le All Starr repart avec un tas de hits monstrueux dont le groovy Love Is Alive de Gary Wright et Frankenstein où, dans un véritable tour de force, Edgar Winter passe du clavier au saxophone jusqu’aux percussions.

Dans une euphorie communicative, Ringo enflamme définitivement la salle avec son humour dévastateur et une version très country de Act Naturally. Le bouquet final se fait sur With a little help from my friend avec un petit rappel sur Give peace a chance.

De ces deux heures magiques et intemporelles, on ressort le cœur énorme et prêt à se cogner à la réalité. On regrette cependant que Ringo n’ait pas interprété Wrack my brain et You’re sixteen. Puis nos petits problèmes nous rattrapent vite et nous sommes malheureusement bien en 2011. Mais nous avons vu Ringo.

Elton John et Kiki Dee : Amies pour la vie

Pour Reginald Dwight, se regarder dans la glace en sortant de sa douche est un véritable supplice. Oui, Reginald Dwight ne s’aime pas et il se le rend bien car chaque fois qu’il croise son reflet, il s’observe dans les moindre détails jusqu’au dégout de lui-même. Ce qu’il déteste le plus, c’est son petit nez de cochon. La perte de ses cheveux l’inquiète au plus au point. Il ne supporte pas non plus que ses joues s’arrondissent si rapidement après ses longues fêtes arrosées de champagne. Son ventre aussi à tendance à gonfler et toute la cocaïne qu’il s’enfile n’y fait rien pour rester totalement svelte. Pour éviter le suicide, Reginald s’est inventé un personnage. Personnage ambigu puisque d’un coté il ne peut s’empêcher de se camoufler sous des chapeaux ridicules  et derrière des paires de lunettes improbables et de l’autre, il est irrésistiblement attiré par la lumière. Tous les jours, Reginald se réveille Dwight et se couche Elton John.

En 1973, la carrière d’Elton est lancée. De ses doigts boudinés sortent d’imparables mélodies faisant chavirer les cœurs de toute la planète. Lui-même est étonné d’avoir une production si abondante de bons  titres. Tout lui réussit. Il est riche, adulé et enfin aimé. Mais même si la célébrité lui donne beaucoup de choses, Elton sait qu’il ne sera jamais ce qu’il a voulu vraiment être, une femme. Dieu en a voulu autrement et ce maudit bout de peau, si petit soit il, qui pendouille entre ses jambes, lui rappelle chaque jour qu’il est un homme. Se sentant souvent plus femme que homme, Elton se sent en harmonie avec le sexe faible. Au contact de la gente féminin, Elton se transforme en super bonne copine. Et s’il ne peut s’unir charnellement avec l’une d’entre elles, il peut par contre en produire une car il vient de monter sa propre maison de disque, Rocket.

A l’opposé, Pauline Matthews assume totalement sa condition de femme. Par contre, malgré quelques succès durant la décennie précédente, pas grand monde se souvient des chansons qu’elle a pu sortir sous son nom de scène, Kiki Dee. Voilà deux ans qu’elle n’a plus de label. Elle avait pourtant été la première anglaise à avoir été signée dans la prestigieuse Motown mais les blacks de Detroit ont été incapables de faire fructifier cette voix blanche qui sonne si noire. Depuis, elle s’est échouée à la case départ en chantant de cabaret en cabaret dans la ville de Londres. Mais heureusement, au pays de la Reine Elisabeth, les contes de fée existent encore. John Reid, le manager d’Elton l’entend un soir. Il provoque une rencontre en invitant Kiki dans l’appartement de son poulain sur Edgware Road. Elton reste totalement hermétique aux formes de Kiki mais tombe absolument amoureux de sa voix. Il ouvre sur le champ les portes de son label en décidant d’offrir une nouvelle chance à Kiki. Il faut donc fêter ça. Cela tombe bien, Neil Young doit passer chez Elton. Plus on est de fous, plus on rit et Elton charge Kiki d’aller chercher de belles flutes à Champagne en cristal que l’on sort uniquement dans les grandes occasions. En ouvrant le placard où celles-ci sont rangées, Kiki, dans un geste de maladresse les fait tomber. Elles se brisent toutes au sol. Catastrophe, il y en a pour une petite fortune de dégâts. Terrorisée,  elle pense qu’Elton sera fou de rage. Pas du tout, lui qui est devenu si riche en si peu de temps, adore jeter l’argent par les fenêtres. Il s’esclaffe de rire en voyant le visage déconfit de Kiki. Des verres normaux feront bien l’affaire et puis pourquoi attendre le Loner ? C’est ainsi qu’Elton et Kiki devinrent les meilleures amies du monde.

Elton produit Love & Free, le premier album de Kiki pour son label. D’une générosité qu’on lui connait, il lui prête ses musiciens et lui offre quelques compositions. Tout cela est parfait puisqu’Elton compose toujours trop et que Kiki n’avait pas assez de titres pour faire un album complet. Les mélodies de Kiki lorgnent sur les chansons douces et chaudes que l’on entend de l’autre coté de l’Atlantique, interprétées par Linda Ronstadt, Carole King ou encore Rita Coolidge. A cela s’ajoute une reprise de Song For Adam de Jackson Browne et un autre morceau écrit par George Rafferty. Derrière la console, Elton adore cette ambiance californienne puisque depuis son album quasi-country, Tumbleweed Connection, il est probablement, avec Graham Nash, le plus américain des anglais. En premier single, Kiki décide de jouer la sécurité en sortant Lonnie And Josie composée par John et Taupin. N’ayant pas fait son coming out, Elton s’amuse à glisser discrètement en face B des déclarations qu’il ne peut chanter comme l’enflammé Last Good Man In My Life. Chanté par Elton, Lonnie And Josie aurait probablement atteint les sommets des charts. Par Kiki, il passe presque inaperçu. Mais la France pompidolienne aidera Kiki à se relever de ce nouvel échec. En effet, c’est en notre beau pays qu’une jeune pianiste talentueuse est née. Elton est très impressionné par les compositions de Véronique Sanson et plus virilement, Stephen Stills rêve de lui faire partager son lit. Kiki reprend donc Amoureuse en traduisant librement les paroles avec Gray Osborne mais en ne touchant ni à la mélodie ni au titre. En Angleterre, le titre de Sanson est aussi un succès et que l’on roule donc à droite ou à gauche, tout le monde aime Amoureuse. Kiki s’empare enfin des plus belles places des charts anglais.

L’année suivant, Elton récupère ses musiciens. Pour parer à cette défection et avoir plus d’indépendance, Kiki monte son propre groupe. Elle recrute des requins de studio dont le pianiste Bias Boshell. Ce clone d’Elton s’imprègne de la voix de Kiki afin de lui composer des titres pouvant la mettre totalement en valeur. Elton, même absent, reste dans l’ombre puisque c’est son producteur attitré, Gus Dudgeon, qui le remplace à la console. Grace à cet album, Kiki revient à son amour pour la soul et colle admirablement à la tendance du moment puisque toutes les rocks stars de l’époque flirtent funky. De cet album de grande classe se dégage le titre éponyme I’ve Got The Music In Me. Morceau diablement entrainant et écœurant par tant d’évidence qui offre à Kiki l’opportunité de conquérir l’Amérique. Là-bas, elle ouvre pour la tournée d’Elton mettant ainsi le feu à des stades entiers. Tout le monde veut jouer avec la meilleure copine d’Elton. Pas jaloux, le Captain Fantastic la pousse dans les bras des Beach Boys, de Steely Dan ou encore ceux du gros Lowell George de Little Feat. A un tel niveau de réussite, Kiki peut elle monter plus haut ?

1975, pour être à la mode et faire comme sa copine, Elton sort son premier album funky. Rock Of The Westies est un disque à part dans sa discographie. Album tout aussi maladroit, improbable et attachant que peut l’être Young Americans dans la carrière de Bowie. Kiki est dans les chœurs et comme chez un vieux couple, Kiki se demande ce qu’elle et Elton n’ont pas encore essayé. Bernie Taupin, parolier et autre homme d’Elton, a sous le coude une chanson qui ne peut être chantée qu’en duo. Elle parle d’un couple où chacun fait tout pour ne pas briser le cœur du conjoint. Le titre, sorti chez Rocket, est un succès total des deux côtés de l’océan. Elton s’amuse à se la jouer hétéro. Les anglais n’y voient que du feu et hissent ce titre à la première place. Place qu’Elton n’avait étonnement jamais atteint dans son propre pays. En l’espace de quelques mois, Elton et Kiki deviennent les ambassadeurs du couple idéal !

En 1976, Elton peut enfin quitter sa maison de disque DJM pour se signer dans sa propre paroisse. Blue Moves, double album ambitieux est donc son premier disque chez Rocket. Cette fois, Elton a besoin de se mettre en danger en brisant sa collaboration exclusive avec Bernie Taupin. Ses musiciens, comme Caleb Quaye et Davey Johnston, coécrivent alors certains titres. Elton s’entoure aussi de Bruce Johnston et de Curt Becher sur quelques morceaux donnant à Blue Moves un son typiquement californien. Il ne manque plus que Crosby et Nash qui sont à leurs tours recrutés. Malgré le succès fracassant de Sorry Seems To Be The Hardest Word, Blue Moves marche moins bien que les précédents albums. Elton a pourtant trouvé un nouveau son qu’il souhaite creuser et imposer. Il entraine son amie Kiki dans cette nouvelle voie en produisant son prochain disque. Kiki Dee devient naturellement la petite sœur de Blue Moves. Même ambiance feutrée et son léché à rendre envieux les types de Steely Dan. On retrouve Michael Brecker et David Sanborn dans les cuivres. Le génial Ray Cooper est aux percussions pendant que Steve Holley des Wings, quitte un instant Paul McCartney, pour poser des parties de batterie. Kiki reprend le How Much Fun de Robert Palmer. Les autres titres de l’album sont de Bias Boshell, de Davey Johnston et de sa composition. Malgré le sublime Chicago (rien à voir avec la chanson de Nash), aucun single ne monte très haut dans les charts. Après Blue Moves, la déception pour Elton est certaine même si Kiki Dee est loin d’être un fiasco commercial.

La fin des seventies pointe son nez. La troupe d’Elton est un peu perdue au milieu de la rage débile des punks et des rythmes morbides du disco. L’ambiance est crépusculaire d’autant qu’Elton, après une décennie sans avoir soufflé, commence à avoir du mal à se régénérer. Kiki sort un dernier disque pour Rocket  en 1979 où elle s’entoure de toute l’équipe permanentée de Toto. Stay With Me, tout comme les albums suivants d’Elton, souffre malheureusement d’un manque d’inspiration même si on tombe toujours sur des  titres imparables.

Après ce disque, Kiki et Elton divorcent. Divorce à l’amiable puisque, même si Kiki quitte Rocket, elle revient souvent aider son amie en chantant dans les chœurs de ses albums. Quand à Elton, depuis 1982, il est encore debout en ayant toujours le bon goût de faire de la bonne variété sans sombrer dans la variétoche.

Faith No More, Last cup of sorrow

On se rappelle tous cette magnifique scène où l’inspecteur Lavardin, dans le film de Chabrol du même nom, déboule faire un contrôle d’identité dans une sordide boite bretonne tenue par le libidineux Jean-Luc Bidault. Lorsqu’il tombe sur une guenille gauchiste d’intermittent du spectacle, il lui demande sa profession. « Clipman ». « Clipman ? Qu’est-ce que c’est ? » ; «  Ben, je fais des clips » lui répond l’insolent. « Allez, casse-toi », ordonne un Poiret en pleine forme.

Dans ce dialogue truculent, on respire tout le mépris que Chabrol pouvait avoir pour ce nouveau format naissant qu’était le clip. Rappelons que l’Inspecteur Lavardin date de 1985. Époque où MTV était une chaine musicale qui avait beaucoup d’avance sur nos chaines nationales, comme TV6 puis M6, qui sont montées, montées. D’ailleurs, durant cette période, le clip était devenu tellement important, qu’il passait avant le titre qu’il illustrait. « As-tu vu le dernier clip de Jackson ?» était une question plus fréquemment posée qu’ « as-tu entendu son dernier hit » ? Les médias ont magnifiquement orchestré la sauce autour de ces soi-disant nouveaux talents naissants qu’étaient leurs réalisateurs. Mais, même si nous pataugions dans l’ère Jack Lang, aucun des ces petits virtuoses de la caméra n’avait le génie d’un Fritz Lang. Pourtant, certains s’y sont crus. Décomplexé après quelques vidéos ensoleillées  pour Duran Duran et Spandau Ballet, Russell Mulcahy a vite voulu se frotter au septième art. Sans le moindre doute, en deux temps trois mouvements, Mulcahy passe de la vidéo au 35 mm en immortalisant dans son Highlander le seul acteur capable d’être moins bon que Simon Le Bon, Christophe Lambert. L’exception culturelle française n’a pas été épargnée par ce phénomène puisque Luc Besson, sans descendre à reculons, à rapidement touché le fond du cinéma après le clip Pull Marine d’Adjani, toujours avec Christophe Lambert.

Bien plus inquiétant, pris dans cette frénésie médiatique, de grands réalisateurs n’hésitent pas à s’acoquiner avec ce nouvel objet promotionnel qu’est le clip. On voit ainsi des géants tels Scorsese se rabaisser en passant derrière la caméra pour mettre en scène les chorégraphies grotesques d’un Jackson rafistolé par des chirurgiens peu inspirés. « Your butt is mine » hoquette l’auto proclamé roi de la pop en guise de préliminaire de son Bad. Nul doute qu’après avoir signé un film comme Taxi Driver, Scorsese ne s’est pas privé de vendre le sien au propriétaire de Neverland.

Même si certains clipman prétentieux, comme Laurent Boutonnat, n’hésitent pas à inclurent leurs noms aux génériques de leurs vidéos tels des réalisateurs de films, une vidéo ne fait pas partie du septième art. Evidemment, tout n’est pas à jeter dans ces petites vidéos de promotion qui frisent parfois la propagande tant l’artiste y est admirablement mis en valeur. Le clip doit juste rester à sa place, comme un charmant exercice de style, ce qui n’est au fond pas du tout dégradant. Et surprise, parfois cinéma et vidéo clip peuvent former un excellent ménage.

La recette magique n’est pourtant pas sorcière. Il suffit simplement d’avoir pour qualités les défauts d’un Besson ou d’un Boutonnat, c’est-à-dire un égo raisonnable, un minimum d’érudition et beaucoup d’humour. L’inclassable groupe de San Francisco, Faith No More possède tout cela en mélangeant avec insolence tous les styles, du métal au jazz, sans jamais se prendre au sérieux. En 1997, ils sortent le meilleur album de l’année sobrement intitulé Album of the year. Sur ce disque crépusculaire, on trouve le dérangeant et hypnotisant Last cup of sorrow. On est évidemment loin des thèmes romantiques que l’on connait des musiques hitchcockiennes du compositeur Bernard Herrmann. Mais pourquoi ne pas rapprocher l’univers dérangé du gros Alfred à celui déglingué du chanteur de Faith No More, Mike Patton ?  Idée lumineuse de Joseph Kahn, futur réalisateur de l’intenable clip de Britney Spears Toxic, de rendre hommage au Vertigo (1958) du maitre du suspense. Kahn réussit la prouesse, en quatre minutes, de résumer avec humour et un immense respect l’un des plus grands films de tous les temps. Patton reprend le rôle de James Stewart, et Jennifer Jason Leigh passe de la blonde affolante à la brune inquiétante avec autant de facilité que Kim Novak. La musique de Faith No More colle parfaitement à l’esprit torturé de Scottie dans Vertigo. Esprit tellement déséquilibré par l’amour d’une femme morte qu’il bascule dans la nécrophilie. Tout comme ont pu le faire Brian De Palma et Gus Van Sant, Joseph Kahn chatouille avec malice les démons du vieil Alfred.

Kahn, à son tour, s’est senti pousser des ailes pour passer aux longs métrages en réalisant Torque (2004), film lourdingue de poursuites en motos avec Ice Cube. Après ce cuisant échec artistique, il est vite revenu au vidéo clip puisque c’est définitivement le format dans lequel il a le plus de souffle. Malheureusement, pendant ce temps, Luc Besson continue à faire des clips tout en pensant qu’il fait du cinéma.