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Amicalement Vôtre: les mémoires de Roger Moore

Depuis que Daniel Craig a endossé les habits de James Bond, on sent poindre un nouvel enthousiasme autour de l’agent 007. James Bond n’est pas tout jeune puisqu’il vient de fêter ses 50 ans. On lit, et à juste titre, que Craig a dépoussiéré le personnage et lui offre une nouvelle jeunesse. Pour venir confirmer cette réussite, Skyfall casse la baraque au box-office et les fans de la série sont heureux de voir qu’elle a de belles heures devant elle. Mais derrière cet enthousiasme pour un James Bond extrêmement violent qui ne s’encombre pas de gadget, on sent un soulagement que le spectre de Roger Moore sur 007 a enfin disparu. Certes, sous son mandat bondien de 1973 à 1985, Moore ne s’est pas gêné pour apporter une forte dose d’humour dans le personnage alors que Q le gavait d’inventions plus délirantes les unes que les autres. Moore se battait contre des illuminés voulant anéantir la planète et les filles lui tombaient dans les bras en feulant, Oh, James, une réplique inoubliable. Certains se demandent si Moore n’a pas dénaturé 007. Question bête et méchante car la longévité et le succès de Moore dans le rôle de Bond prouvent que, tout comme Craig actuellement, il était en phase avec son époque. Le charme de Moore opère toujours et ses films se patinent à merveille avec le temps. Et pour ceux qui en doutent, lisez Amicalement Vôtre, les mémoires de Roger Moore. Après lecture, vous vous demanderez sans doute comment peut-on détester sérieusement un homme aussi délicieux ?

La vie de Roger Moore a failli est très triste. Moore est en effet un acteur mondialement connu pour ses rôles et totalement méconnu pour ses performances d’acteurs. Pour preuve, lorsqu’il est invité aux Oscars, c’est toujours pour distribuer des statuettes et jamais pour en recevoir. Pire, il n’a jamais été nominé. De plus, Roger Moore est toujours passé après les autres. Lorsqu’il devient Le Saint, on lui rappelle que George Sanders a été Simon Templar bien avant lui. Jack Kelly et James Gardner ont été les premiers à interpréter Maverick. Et concernant James Bond, il a pu prendre du service auprès de sa Majestée après que Sean Connery ait lâché les armes dans une humeur massacrante. Même lorsqu’il épouse la chanteuse Dorothy Squires de douze ans son ainée, celle-ci n’en est pas à ses premières noces en 1953. Roger Moore, un choix par dépit ? Evidemment non. D’ailleurs, Moore s’en contrefiche car il prend la vie du bon coté.

Dans ses mémoires, Moore prend le parti de n’évoquer que les bons souvenirs. Amateur de femmes (4 mariages), d’alcools (le nombre de cuite n’est pas comptabilisé), de bonnes tables et de franches rigolades avec ses amis, Moore est un jouisseur. Amicalement vôtre est une succession d’anecdotes croustillantes plus ou moins scabreuses car n’oublions pas que Roger Moore est so british. Il nous raconte sa vie telle les petites scénettes introduisant les épisodes du Saint qu’il conclut toujours par un bon mot. On y apprend que ce grand paresseux à belle gueule se lance dans le théâtre à la fin de ses études. Déjà, on remarque plus son physique que ses qualités d’acteur et c’est tout naturellement que le cinéma l’appelle. Il joue un soldat romain dans César et Cléopatre (1945) aux cotés de Vivien Leigh et Stewart Granger mais son nom ne sera pas crédité. Après d’autres apparitions, son agent lui décroche enfin un contrat à Hollywood dans les studios de la M.G.M. en 1954.

Les manières de tourner dans ces grands studios sont à des années lumière de celles, plus conviviales, pratiquées en Angleterre. En signant pour La dernière fois que j’ai vu Paris de Richard Brooks, Moore est scandalisé de voir que Liz Taylor ne prend pas la peine de lui donner la réplique pour les scènes où elle est hors-champ. Par la suite, il n’utilisera jamais de doublure. Sa collaboration avec Glenn Ford sur Mélodie interrompue (1955) n’est pas plus heureuse. Ford accumule les prises afin d’exaspérer les acteurs avec qui il joue pour leur voler la vedette. Mais sur Diane de Poitiers de David Millier, Lana Turner apprend le métier à Roger Moore en lui disant comment embrasser au cinéma. Cela ne suffira pas à Roger Moore de crever l’écran et la M.G.M, en pleine crise face à l’explosion de la télévision, ne renouvelle pas son contrat. Ce contrat rompu libère Roger Moore et lui permet de passer chez l’ennemi du grand écran en incarnant Ivanhoé pour 39 épisodes.

Avec un certain flair, Roger Moore devance Clint Eastwood en allant tourner en Italie. Mais n’est pas Léone qui veut et heureusement que tout le monde a oublié L’enlèvement des Sabines (1961) et Bande de lâches (1962) de Fabrizio Taglioni. De l’Italie il rentre en Angleterre pour devenir Simon Templar. Pour s’amuser, Moore passe parfois derrière la caméra. Dans un épisode de 1964, il protège la charmante Jane Asher ce qui lui permet de côtoyer Paul McCartney. L’année suivante, il se bat contre un Donald Sutherland très excité dans l’épisode Une belle fin. Le Saint est un véritable succès et l’un des programmes préféré de Frank Sinatra. Cette série permet à Moore d’avoir une vie rangée et très confortable au point de le mettre à l’abri financièrement. Mais après sept saisons et sans mauvais jeu de mot, Roger Moore a l’impression d’avoir fait le tour du Saint. Moore profite de ce succès pour revenir au cinéma. Avec La seconde mort d’Harold Pelham de Basil Dearden, Moore a l’impression d’enfin tenir un rôle où il pourra faire éclater ses talents d’acteur. Malheureusement, personne ne va voir ce film. Son retour au cinéma semble compliqué et c’est à reculons qu’il revient à la télévision en jouant le rôle de Brett Sinclair dans Amicalement Vôtre (The Persuaders).

Bizarrement, cette série culte n’a jamais percée aux Etats-Unis. Voilà qui est embêtant pour Tony Curtis qui souhaite relancer sa carrière. En tout cas, cela ne l’empêche pas d’être insupportable sur les tournages. En effet, Curtis est à cette époque le porte-parole du lobby antitabac et mène donc une guerre contre les fumeurs. Mais tabac n’est pas marijuana et Curtis ne s’encombre pas de cette contradiction en fumant joint sur joint. Après les 24 premiers épisodes d’Amicalement Vôtre, une seconde saison est envisagée puis avortée car la production exige que toute la série soit tournée en Angleterre, ce que refusent Tony Curtis et Roger Moore. Entre la fin d’Amicalement Vôtre et le début de James Bond, Roger Moore est le président de Brut Film, une filiale de cinéma créée par Fabergé. A cette époque, il tente de relancer sans succès la carrière de Cary Grant. Mais Grant ne veux plus entendre parler de cinéma et adore casser son image de vieux play-boy en lâchant des vannes scatologiques. Chez Brut Film, Moore produit Une maitresse dans les bras, une femme sur le dos de Melvin Frank et Terreur dans la nuit avec une certaine Elisabeth Taylor.

Après un fort régime afin de faire disparaitre les rondeurs de ses excès, Roger Moore obtient enfin le rôle de sa vie. A 46 ans, il succède à Sean Connery dans la série des James Bond. Amicalement Vôtre retrace les tournages épiques, et non sans risques, de cette série filmée autour du monde. Ce livre nous permet de vivre au sein de la famille Bond avec ses producteurs (Cubby Broccoli et Harry Saltzman), ses réalisateurs (Hamilton, Gilbert, Glen), les fidèles acteurs ainsi que Ken Adam, le génial décorateur. Moore nous nargue en évoquant toutes les sublimes femmes que ce rôle lui a permis d’embrasser. La seule ombre au tableau est sa collaboration avec Grace Jones sur Dangereusement Vôtre (1985). Moore n’a rien à dire de positif sur cette actrice. Il lui reconnait quand même un trait d’humour car lors de la scène où James Bond la séduit, Grace Jones a glissé un immense vibromasseur noir dans le lit. Autre coquinerie, Moore nous révèle qu’Hervé Villechaize passait ses nuits au bordel sur le tournage de L’homme au pistolet d’or. Et coté méchants, on apprend que Christopher Lee a raté sa carrière de chanteur d’opéra, que Richard Kiel est un être doux et raffiné, que Christopher Walken est finalement gérable et pour finir, on se demande si Michael Lonsdale a si bonne haleine que cela. Mais le plus troublant est qu’il ne se souvient même pas avoir écrit un livre sur le tournage de Vivre et laisser mourir, peut-être ne l’a-t-il tout simplement jamais écrit.

En parallèle des James Bond, Roger Moore tourne dans d’autres films qui lui sont toujours un bon prétexte pour voyager, bien vivre et se marrer avec d’autres acteurs. Sur le tournage de Gold (1974), Ray Milland est un excellent compagnon de boisson et sur Parole d’homme (1976), Moore découvre pourquoi Lee Marvin doit boire avec modération. Roger Moore retrouve Stewart Granger dans Les oies sauvages (1978) d’Andrew McLaglen et entre Richard Burton et Richard Harris, l’ambiance est très alcoolisée sur le plateau. Ce joyeux rythme de croisière ne ralentit pas en compagnie de James Mason et Michael Parks sur Les loups de haute-mer (1980). Par un étrange hasard, Moore retrouve une belle équipe de fêtards pour le film L’équipée du Cannonball. Personne ne doute de la qualité du levé de coude de Peter Fonda, Sammy Davis Jr., Burt Reynolds et Dean Martin. Aucun de ces films ne sont des chefs d’œuvres mais nous avons probablement autant de plaisir à les regarder que Moore en a eut à les tourner. La seule expérience déplorable de sa carrière est le tournage du film de Jean-Claude Vandamme, Le grand tournoi (1996). Avec un mépris cinglant, Moore nous dis que Vandamme et Moshe Diamant, le producteur du film, synthétisent ce que l’on fait de pire dans la profession. Ce mauvais souvenir est en partie balayé grâce à la compagnie revigorante des adorables Spice Girls avec qui il tourne dans Spice World, son film suivant.

En 1991, alors qu’il est en semi-retraite entre Los-Angeles, la Suisse et le sud de la France, la vie de Roger Moore prend un nouveau tournant. Audrey Hepburn lui demande de l’accompagner à une conférence de L’Unicef dont elle est ambassadrice. Roger Moore mort à l’hameçon et est extrêmement sensible à l’action en faveur des droits de l’enfance de cette agence de l’Onu. Enthousiaste, il devient à son tour ambassadeur de l’Unicef. Sous la bannière de cette organisation, il sillonne une nouvelle fois le monde entier mais cette fois-ci, il va voir l’envers du décor des paysages paradisiaques dans lesquels il jouait quelques années auparavant. Moore prend son rôle très à cœur et les descriptions dans ses mémoires des quartiers, des hôpitaux et des écoles qu’il visite sont effrayantes. Roger Moore casse enfin l’image d’homme léger qui le poursuit. Son action est telle que la Reine l’anoblit.

Après s’être battu contre un cancer, Sir Roger Moore continue son action à l’Unicef. Nombreux de ses grands amis comme David Niven, Cuby Broccoli, James Mason et Bernard Lee ne sont plus de ce monde. Le fantôme de James Bond continue cependant à le poursuivre puisqu’il habite à deux pas de chez Barbara Bach. Et tous les soirs sur son balcon, avenue Princesse-Grace à Monaco, peut déguster son martini en ruminant, et pourquoi ne pas vivre et laisser vivre. La classe, isn’t it ?

Total Recall, les mémoires d’Arnold Schwarzenegger

Si vous cultivez un fond d’anti-américanisme, si vous n’êtes pas prêt à souffrir et travailler d’arrache-pied pour monter sur la première marche du podium, si vous aimez seulement les films indépendants à petit budget, si vous n’êtes pas nostalgique de la politique libérale de Ronald  Reagan, si vous vous demandez ce que votre pays peut faire pour vous et non l’inverse, si vous ne croyez pas en une armée forte, si vous ne faites pas du sport régulièrement, si vous baillez devant Terminator, alors le livre Total Recall par Arnold Schwarzenegger  risque fortement de vous tomber des mains.

Lorsque Schwarzenegger décide quelque chose, il le fait. Avec Total Recall, écrit en étroite collaboration avec Peter Petre, Arnold passe aux aveux. Sur pas moins de 657 pages, il retrace toute sa vie. De son enfance dans une Autriche dévastée par la guerre à son poste de gouverneur de Californie en passant par ses carrières de culturiste et d’acteur le mieux payé d’Hollywood, Arnold nous dit presque tout. N’imaginant pas le noyau dur des fans de Schwarzy comme des rats de bibliothèque, ce livre de la taille d’un roman russe a de quoi impressionner ou faire fuir. On peut donc se demander à qui il s’adresse. Mais, que l’on aime ou pas Schwarzy, son destin totalement incroyable a de quoi attiser la curiosité.

Tout le monde connait l’acteur Schwarzenegger et la part belle de ses mémoires est consacrée à cette période. Evidemment, Arnold s’étend longuement sur Conan le Barbare (1982), Terminator (1984) et ses suites, Predator (1987), Total Recall (1990), True lies (1994) et son virage comique avec Jumeaux (1988) et Un flic à la maternelle (1990). On connait tellement ces films que les anecdotes de tournage choisies par Schwarezenegger paraissent plutôt fades. On lit tout cela poliment, et heureusement que le portrait déjanté de John Milius relève le tout. Arnold nous décrit bien la folie sur le tournage de Conan orchestrée par un réalisateur qui se considère sérieusement comme un romantique révolutionnaire et défenseur des valeurs traditionnelles. Mais le plus intéressant dans cette partie est probablement les débuts de Schwarzy. Sa volonté de devenir acteur a germé durant son adolescence et rien ne l’a ensuite détourné de cet objectif. Le culturisme lui a servi de tremplin et c’est grâce à son physique qu’il décroche son premier rôle dans Hercule à New-York (1969), navet qui n’est même pas sorti en salles à l’époque. Ce film lui sert de leçon et lui laisse entrevoir tout ce qu’il a encore à apprendre. Afin de tomber sur le bon film et jouer un rôle qui puisse lui ouvrir de nouvelles portes, Schwarzenegger revient au cinéma sept ans après ce premier échec avec Stay Hungry de Bob Rafelson. Issu du Nouvel Hollywood, Rafelson qui a dirigé Jack Nicholson dans Cinq pièces faciles (1970) pousse Arnold à prendre des cours de comédie et lui donne ainsi une légitimité artistique. Légitimité qu’il entretiendra en refusant des publicités ou des rôles secondaires qui auraient risqué de le cataloguer. Schwarzenegger n’a qu’une exigence, être au sommet de l’affiche. Après de nombreux refus, il accède enfin à la notoriété avec Conan le barbare. Il lui aura fallu 13 ans d’obstination et de volonté pour arriver au succès. Dès lors, la machine Schwarzenegger est en route et tout va se démultiplier. Arnold va relever des défis qui vont aller de pair avec les budgets de ses films et ses salaires doublent à chaque fois. En homme d’affaire avisé, Schwarzenegger comprend très vite que le marché des films s’est mondialisé. Il s’impose donc des campagnes de promotions agressives et n’hésite pas à sillonner le monde entier pour porter ses films. La technique est payante et sous un rythme aussi soutenu, totalement novatrice. Arnold aime être premier, Arnold aime le succès.

Par contre, Schwarzy n’est pas un adepte de l’échec. Dans son livre, le cas du navet Kalidor (1985) est expédié avec humour. Par contre, il est intéressant de voir comment il présente celui de Last Action Hero (1993). Ce film de John McTiernan, dans lequel Schwarzenegger tourne en dérision son image musclée, n’a pas rencontré son public. Le succès fut mitigé et l’acteur critique beaucoup le lancement fait  pour ce film. Mais rétrospectivement, ce film lui offre son premier coup de vieux. La page reaganienne avec ses héros nationalistes est révolue et Schwarzenegger se demande où est sa place dans l’Amérique de Clinton. Nombreux autres films n’ont droit dans son livre qu’à un paragraphe ou une phrase. Sa première apparition non créditée dans Le privé (1973) de Robert Altman et La course au jouet (1996) n’ont même pas le droit de cité. Mais le plus inquiétant dans les confessions d’Arnold est son égocentrisme. Schwarzenegger parle très peu, voire jamais, des acteurs avec qui il joue. On a l’impression qu’aucune complicité ne s’est vraiment installée sur un plateau avec un autre comédien. Par contre, hors plateau, on le sent très fier d’avoir couché avec Brigitte Nielsen bien avant Sylvester Stallone.

Cet égocentrisme vient surement de sa carrière de culturiste. Il ne faut pas oublier que toute la première partie de sa vie, Schwarzenegger l’a passé dans une salle de gym en regardant dans une glace son corps se métamorphoser. Et rien ne lui faisait plus plaisir d’entendre les cris du public à chacune de ses poses lors des compétitions. Le palmarès de Schwarzenegger est vertigineux et c’est encore une fois, avec une volonté de fer qu’il a explosé tous les records. Total Recall donne un éclairage intéressant du monde du culturisme. Monde fermé, masculin, fait de marginaux… et entre les lignes, on comprend que ça baise beaucoup. Schwarzenegger a tout fait pour sortir de ce milieu de la marginalité et, grâce au documentaire Pumping Iron (1977), il y a fortement contribué. Véritable athlète, Arnold a toujours eu soin de sa santé physique. Et c’est son hygiène de vie qui a servi de passerelle pour entrer en politique.

Dès son arrivée aux Etats-Unis, Schwarzenegger s’est senti républicain. Couleur qu’il n’était pourtant pas bon d’afficher à la fin des années soixante, surtout dans le milieu artistique. Mais le jeune autrichien se retrouvait dans les valeurs de liberté individuelle prônées par Richard Nixon. Ayant grandi dans la peur du communisme avec la Hongrie en pays voisin, Schwarzenegger ne s’offusquait pas d’une intervention au Vietnam, bien au contraire. Mais son engagement en politique a été tardif bien qu’il ait toujours flirté avec elle. Parallèlement à ses films, Arnold a bâti un véritable empire immobilier et a donc toujours été attentif aux taxes qu’il devait payer. Mais c’est surtout en fréquentant la nièce de JFK, Maria Shriver, que Schwarzenegger épouse au sens propre comme au sens figuré la politique. Maria et Arnold forment un couple aux avis politiques totalement opposés. Et les quarante cousins du clan Kennedy n’ont jamais réussi à convaincre Arnold de basculer dans le camp des démocrates. C’est son corps et son image sportive qui lui permettent de briguer le poste de conseiller sur le conditionnement physique et les sports sous le mandat du président Bush père entre 1990 et 1993. Poste symbolique dans lequel Schwarzenegger s’investit très sérieusement afin de faire la promotion du sport tout en faisant de la prévention. Il n’entend pas faire de la figuration et tourne dans tous les états, se frottant à tous les gouverneurs, qu’ils soient démocrates ou républicains. Schwarzenegger devient un intime du président Bush en passant de nombreux séjour à Camp David mais ne se met pas sa belle famille à dos puisqu’il soutient activement les Jeux Olympiques spéciaux créés par la mère de Maria, Eunice Kennedy.

Sa véritable entrée en politique se fait dix ans plus tard lorsqu’il se lance dans l’élection pour devenir gouverneur de Californie suite à la procédure de destitution lancée à l’encontre du démocrate, Gray Davis. Plusieurs points l’ont convaincu de franchir le pas. Le premier est le triste état économique dans lequel se trouve alors la Californie, rendant le citoyen Schwarzenegger fou de rage. Le second vient de Richard Nixon qui le pousse à se présenter. Certes, Schwarzenegger a une notoriété forte mais est-ce que cela fait de lui un candidat sérieux ? Habilement, il s’assoit donc sur les personnages qu’il incarne au cinéma afin de montrer qu’en politique, il peut aussi faire le ménage. Mais conscient que cela ne suffit pas, il bosse comme un taré sur tous les dossiers avec son équipe de campagne. Il doit aussi prendre la mesure de tous les sacrifices qu’il fait en briguant ce mandat. Il devra faire l’impasse sur ses revenus publicitaires et au cinéma, mais aussi convaincre sa famille de le suivre. Pas démotivé, Schwarzenegger entend relancer l’économie de Californie, réduire le déficit budgétaire des taxes, créer de nouveaux emplois, développer l’éducation et combattre les émissions des gaz à effet de serre. Il est largement élu et devient le 38ème gouverneur de Californie et le second acteur, après Ronald Reagan, à accéder à ce poste.

Passer de candidat à gouverneur n’est pas une mince affaire et le style qui a fait fureur durant sa campagne fait grincer des dents durant les débuts de son mandat. Schwarzenegger apprend vite que les dialogues macho de ses films coincent vite devant un syndicat d’infirmières. Il s’aperçoit aussi à quel point la situation de la Californie est grave et souvent bloquée par des syndicats et une politique partisane. La seule volonté en politique ne suffit pas et Schwarzenegger doit apprendre à négocier. Total recall montre à quel point Schwarzenegger a été un gouverneur républicain loin de l’image caricaturale de la politique généralement menée par ce parti. Certes, on imagine en lisant son autobiographie que Schwarzenegger est clément avec son bilan mais l’on peut être étonné de la politique qu’il a menée. Schwarzenegger est un républicain modéré et il a toujours essayé de travailler en intelligence avec les démocrates. Il s’est même mis à dos des membres de son parti lorsqu’il a confié des postes clés à l’opposition.  Durant ces deux mandats, on retrouve Schwarzenegger comme un fervent défenseur de l’environnement qui n’hésite pas à monter au créneau pour faire barrage au lobby du pétrole texan soutenu par Bush. De plus, il est le gouverneur qui a injecté le plus d’argent dans l’éducation, les écoles publiques et la sécurité en Californie. Il a en outre lancé de grands travaux pour rénover les infrastructures californiennes qui commençaient à ne plus être adaptées. Certes, en bon républicain, Schwarzenegger favorise la valeur travail, la liberté d’entreprise et applique une fiscalité libérale mais il n’hésite pas à augmenter les impôts dès que la crise arrive.

Autant Schwarzenegger était très ami avec Bush père, autant on le voit prendre ses distances avec Bush Jr. Et concernant les valeurs familiales si chères aux républicains, Schwarzenegger ne les a jamais mises en avant et est toujours resté hermétique aux positions de Sarah Palin. Schwarzenegger a appris à brouiller les pistes et est devenu un animal politique surprenant, relativement insaisissable et totalement dévoué à son Etat.

Si Le Triomphe de la volonté n’avait pas des relents nazis, ce titre irait parfaitement à l’autobiographie de Schwarzy. On y découvre un type au caractère hors norme capable de se transformer en machine de guerre pour atteindre ses objectifs. Mais derrière son coté frimeur et donneur de leçon, Schwarzenegger se révèle comme une personnalité pleine de contradictions et beaucoup plus complexe qu’elle n’y parait. Schwarzenegger nous prouve que l’on peut être une montagne de muscles, un acteur de blockbusters et un républicain chevronné… sans être un con. A méditer.

Harcelée : un polar de Jason Starr

Katie Porter, jeune provinciale de Lenox Massachussetts, a vraiment du mal à s’adapter à sa nouvelle vie New-Yorkaise. Certes, elle a toujours rêvé de partir de sa petite bourgade natale mais la vie dans la grosse pomme n’est pas si idyllique que ça. Tout d’abord, son patron est un vieux dégueulasse qui n’arrête pas de la reluquer en lui faisant des réflexions déplacées sur sa tenue vestimentaire. De plus, ses copines sont vraiment égoïstes et ne parlent que d’elles-mêmes sans être à l’écoute de ses petits tracas. Et puis surtout, Katie n’arrive pas à trouver le petit copain idéal. Certes, il y a bien Andy, mais il est un peu lunatique à ses yeux. Certains soirs, il est vraiment adorable et d’autres, il est odieux. En tout cas pour Katie, hors de question de coucher dès le premier soir et de se faire encore avoir par un type qui ne pense qu’au cul et qui veut essayer des positions qu’il a vu dans un film porno. Alors, lorsque que Katie a le cafard, deux solutions s’offrent à elle. La première est d’aller faire chauffer la carte bleue en achetant des trucs inutiles dans les magasins de fringues. Mais la vie à New-York est suffisamment chère pour que Katie doive faire attention à ses finances et ne pas finir dans le rouge. La deuxième est d’aller se défouler dans son club de gym ce qui lui permet de garder la ligne. C’est d’ailleurs dans son club qu’elle retombe sur un employé fraichement embauché qu’elle connait, Peter Wells. Elle a de vagues souvenirs de Peter puisqu’il trainait dans l’entourage de sa grande sœur lorsque celle-ci était encore toute petite. Il a bien changé depuis Lenox et Katie est étonnée de voir à quel point il est gentil avec elle. Mais ce que Katie ne sait pas, c’est que cette rencontre n’est en rien due au hasard. Wells connait toutes les grandes comédies romantiques par cœur et il a de grands projets pour lui et Katie. Mais Wells n’est pas Tom Hanks ou Hugh Grant et la vie n’est pas un film. Et quand les choses ne se passent pas comme Wells l’avait imaginé, il est capable de tout, vraiment de tout.

Harcelée (2007), récemment paru aux éditions Rivages/Noir, contient tous les thèmes chers à l’œuvre de Jason Starr. Comme toujours dans les polars de Starr, l’action se déroule à New-York. Starr est véritablement l’écrivain du New-York de l’après 11 septembre. Grâce à lui, la grosse pomme n’est pas qu’une ville magnifique pour touristes français ébahis de marcher dans des rues si silencieuses, propres et sécurisées. En faisant craquer son vernis, Starr réussit à rendre de nouveau New-York dangereuse et menaçante. Comme dans tous les autres romans de Starr, les personnages de Harcelée ne sont pas des truands mais des gens comme tout le monde qui basculent dans la violence une fois qu’un engrenage malsain s’est enclenché. Starr est très fort pour brosser des portraits de ratés et dans Harcelée, tous les personnages en prennent pour leur grade. Il y a tout d’abord Andy, le petit ami de Katie. Andy est un étudiant frustré qui a appris la sexualité grâce à des films pornos. La description de la vie en collocation d’Andy est apocalyptique et Starr s’en donne à cœur joie en décrivant la crasse dans laquelle ces jeunes males en ruts vivent. Le portrait de Katie n’est pas tellement mieux. Sa naïveté est tout simplement insupportable et fait d’elle une victime idéale. Starr nous peint une jeune fille frigide, incapable de jouir et qui couche pour coucher. Après un rapport laborieux avec Andy, où comme d’habitude elle a plus subi que joui, Katie pense qu’elle a peut être été violée sans avoir la moindre idée de ce qu’est véritablement un viol. Le sommet du livre est bien évidemment Peter Wells. Psychopathe parfait et sûr de lui, Wells s’imagine avoir une classe folle alors que Starr nous montre la pauvreté de son imaginaire et les tristes clichés dans lesquels il patauge. D’ailleurs, lui aussi a d’énormes problèmes sexuels et au final, Harcelée est le roman d’une société américaine malade qui n’arrive pas à s’épanouir.

Harcelée est le livre d’un écrivain en pleine possession de ses moyens. En effet, depuis La ville piège (2004), Jason Starr a vraiment affiné son écriture. Les dialogues de ses livres sont de plus en plus drôles et savoureux et mettent en lumière la ringardise des personnages de l’écrivain. Harcelée confirme que Jason Starr n’hésite plus à pousser ses intrigues jusqu’au bout, quitte à être vraiment cru et sordide. Tous ces ingrédients font que Harcelée se lit d’une traite et que le lecteur a du mal à contenir son plaisir en tournant les pages de plus en plus vite. En refermant ce livre, on est soulagé que le cauchemar pour Katie soit enfin terminé. Mais après avoir vécu tant de frayeurs avec Katie, Peter, Andy et l’inspecteur Himoto, on souhaite qu’un jour les personnages de Harcelée prennent vie sur un grand écran.

Jason Starr chez Rivages/Noir :
  • Mauvais Karma
  • La ville piège
  • Frères de Brooklyn
  • Loser
  • Harcelée

La psychose des papas de Norman Bates

C’est de notoriété publique, Norman Bates a de sacrés problèmes avec sa mère.  De son père, on ne sait pratiquement rien si ce n’est qu’il brille par son absence. A l’inverse, créateurs, réalisateurs et interprètes de Norman Bates ont été extrêmement présents pour suivre l’évolution de ce personnage retors. Et cela n’a pas été sans accrocs.

En 1957, l’auteur Robert Bloch suit avec attention un sordide fait divers dans lequel Ed Gain, surnommé alors le boucher de Plainfield est arrêté pour le meurtre d’une femme. La police trouve  chez lui de macabres objets fabriqués à l’aide de cadavres déterrés dans les cimetières du coin. Tout comme pour son roman Le boucher de Chicago, inspirés de faits réels, Robert Bloch fait travailler son imagination et ses talents de romancier afin d’en tirer un livre. Livre qui arrive dès sa parution entre les mains d’Alfred Hitchcock qui décide aussitôt de l’adapter au cinéma.

Ed Gain

La passation du destin de Norman entre Robert Bloch et le maître du suspense se passe très bien tant l’adaptation d’Hitchcock reste fidèle au roman. Anthony Perkins se fond admirablement derrière les traits dérangés de Norman Bates. On connait la suite, le motel et l’effroyable scène de la douche dans laquelle Marion Crane (Janet Leigh) y laisse sa vie. La folie et les tourments de Bates sont démasqués par Lila Crane (Vera Miles) qui enquête sur la mort de sa sœur. Bates, sous l’emprise d’une mère morte, n’est pas jugé responsable et est directement envoyé à l’asile.

Epaulé par une publicité machiavélique, le film Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock fait rapidement partie de ses films mythiques que l’on pense intouchables. Pourtant, en 1982, alors que le maître du suspense a donné son dernier tour de manivelle en avril 1980, Norman Bates, orphelin de son réalisateur, est prêt à sortir de l’asile.

Norman Bates peut encore rapporter de l’argent, Universal Pictures n’entend donc pas laisser dormir un si joli pécule à l’asile. Tom Holland (Jeu d’enfant, Class 1984) est chargé de rétablir notre grand malade en écrivant le scénario d’une suite de Psychose. Anthony Perkins décline dans un premier temps l’opportunité de reprendre son rôle de psychopathe. Le studio ne baisse pas pour autant les bras et propose à un autre taré, Christopher Walken, d’interpréter Bates. Ne voulant pas se faire voler la vedette, Perkins revient sur sa décision et accepte. Contre toute attente, Psychose 2, réalisé par Richard Franklin (Coma, Link) est un succès. Des mauvaises langues diront que ce succès est du au fait qu’il n’y avait pas beaucoup de films à aller voir lors de sa sortie durant l’été de 1983. Pourtant, après une absence aussi longue et en reprenant un sujet aussi casse-gueule, Psychose 2 est dans une certaine mesure une réussite. Franklin abandonne le noir et blanc pour la couleur dans cette suite ou le pauvre Norman se fait harceler jusqu’à redevenir fou par Lila Crane, toujours jouée par Vera Miles, qui n’a pas digéré d’avoir perdu sa sœur. Le fantôme de la mère de Norman plane sur un Perkins toujours aussi malsain. Jerry Goldsmith reprend avec intelligence la musique effrayante composée par Bernard Herrmann. Anthony Perkins prouve avec ce film qu’il est Norman Bates et que ce personnage peut exister sans la caméra d’Alfred Hitchcock. Mais la plume de Robert Bloch n’a heureusement pas dit son dernier mot.

Pendant la production de Psychose 2, on imagine que Robert Bloch est au courant que le personnage qu’il a inventé va reprendre du service au cinéma. Non concerté pour l’écriture du scénario, Bloch a du être excédé de voir son personnage lui échapper. Bloch pense qu’une suite au film d’Hitchcock est une hérésie. Il se sent donc obligé de répliquer en écrivant son propre Psychose 2. Ce livre, sorti en 1982, n’a rien à voir avec le scénario du film qui sortira l’année suivante. Robert Bloch prend un autre chemin que le scénariste Tom Holland et règle ses comptes avec Hollywood. Dans ce roman, Norman Bates s’échappe de l’asile déguisé en religieuse et n’est en rien guéri.  Ironiquement, Bloch se fait un plaisir de lancer Norman Bates, ou son spectre, au milieu de l’équipe du tournage d’un film retraçant sa vie. Bloch se venge de l’industrie du cinéma puisqu’évidemment, chaque personnage participant au tournage de ce film, vulgarisant et ridiculisant la mémoire du personnage de Norman Bates, se fait admirablement trucidé. Même si Psychose 2 de Robert Bloch a été moins lu que Psychose 2 avec Anthony Perkins n’a été vu, Bloch a réussit à écrire un livre terrifiant afin de récupérer son déséquilibré bébé et de montrer qui est le véritable père de Norman Bates.

Sidéré par le succès du film Psychose 2, Anthony Perkins tombe dans le piège facile des séquelles, phénomène alors très répandu à Hollywood, et réalise Psychose 3 en 1987. Avec sa none qui tombe du sommet d’un clocher en ouverture du film, Perkins nous offre un hommage calamiteux à Sueurs froides (Vertigo) d’Alfred Hitchcock. La suite du film n’est pas glorieuse et la sauce d’un Norman Bates toujours hanté par sa mère ne prend à aucun moment dans cette triste suite. Le public ne s’y trompe pas et boude ce film qui sort de l’affiche rapidement pour tomber aux oubliettes. Anthony Perkins interprète une dernière fois Bates en 1990. Ce dernier film de Mick Garris (Critters 2, La nuit déchirée) est uniquement produit pour la télévision. Voir Norman Bates en mari inquiet pour sa femme enceinte et sa future descendance est une horreur pour les spectateurs. Et le plus outré d’entre eux sera encore une fois Robert Bloch qui réplique aussitôt.

La même année, il fait fort en sortant Psychose 13. Le titre est un joli pied de nez à l’absurdité de tous ces numéros de suite. Au cinéma, Norman Bates est devenu un phénomène de foire et Bloch part de ce constat pour monter une intrigue autour de la reconstruction du Bates Motel, transformé par des entrepreneurs peu scrupuleux, en parc d’attraction. Pour en finir, Bloch avait pris le parti de tuer Bates dans Psychose 2 mais son esprit, constamment ravivé par d’autres, frappe tous les salauds qui souillent sa mémoire. Psychose 13 est un roman assez jouissif et caustique sur toutes les dérives qui ont entouré le personnage de Norman Bates. Il est aussi visionnaire quand on sait que la maison de Psychose se trouve aujourd’hui visitée par des ploucs en short à Disneyland Paris.

Anthony Perkins meurt en 1992 et Robert Bloch, le véritable père de Norman Bates, le suit dans la tombe en 1994. Bates est alors orphelin. Apparaissant dans des épisodes des Simpsons ou pastiché dans ceux de K2000, Bates est entré par la grande porte dans la culture populaire.

En 1998, Gus Van Sant lui offre un vibrant hommage en réalisant un remake du Psychose d’Alfred Hitchcock. Van Sant a compris qu’un tel film est vraiment intouchable. Avec un immense respect et une incroyable virtuosité, il reprend donc le film plan par plan en y apportant seulement une touche de couleur que n’a pas la version originale.

Depuis une dizaine d’année, Norman Bates semble définitivement mort. Espérons qu’il soit heureux… avec sa maman.

La Reine de la nuit (1977), de Marc Behm

Pauvre Edmonde Kerrl ! Sa vie a été tellement courte qu’elle a à peine eu le temps de terminer de lire Anthony Adverse, marchand d’esclave d’Hervey Allen. Il est vrai que lorsque l’on est un membre éminent de la S.A puis des S.S, on a peu de chance de survivre en 1945. Mais Edmonde savait tout cela puisque depuis sa tendre enfance elle se sentait suivie par un méchant loup qui attendait le moment opportun pour s’occuper de son cas. Ce loup inquiétant, sorti d’un conte pour enfant, a finalement pris les traits de l’Allemagne pour dévorer l’adorable petite Edmonde devenue grande et si méchante.

Pour son premier roman La Reine de la Nuit (1977), Marc Behm raconte le destin incroyable d’une jeune allemande qui n’avait demandé à la vie qu’à faire de longues promenades avec son père et à se retrouver dans la maison du Seigneur. Heureusement, l’imagination délirante de Marc Behm n’offrira jamais ce paisible destin à son héroïne. En effet, dès son plus jeune âge la petite Edmonde est très agitée. Très tôt durant son adolescence, elle affirme son goût prononcé pour les filles et son dégoût des hommes. C’est par un hasard et un malentendu qu’elle entre dans le parti nazi et ne cesse de prendre des responsabilités de plus en plus élevées tout en pestant contre la crétinerie de ses représentants. Sous la plume de Marc Behm, nous suivons Edmonde dans un Paris occupé où elle est le guide privilégié du Führer. On la croise aussi sur le front russe, dans les camps en Pologne mais aussi dans les bras et entre les jambes d’Eva Braun puis dans le lit d’Hermann Goering où celle-ci tente de branler, en vain, ce gros porc défaillant.

Malgré son titre, La Reine de la Nuit n’a rien à voir avec la Flûte Enchantée de Mozart et ce roman n’est absolument pas une évocation de la franc-maçonnerie. Par son ton picaresque, surréaliste et halluciné, La Reine de la Nuit rappelle certaines pages des chroniques allemandes de Louis-Ferdinand Céline. On rit beaucoup dans ce roman très référencé où l’on évoque de manière décalée les œuvres d’Ibsen, de Louise Brooks, de Shakespeare ou encore de Beethoven. Derrière les aventures d’Edmonde, on pense aux mémoires écrites par la fantasque et originale Maud De Belleroche dans son livre Le Ballet des Crabes. De nombreux traits sont communs entre ces deux tempéraments exceptionnels mais Maud De Belleroche, contrairement à cette peste d’Edmonde, n’a jamais été violente ni nazie.

Marc Behm (1925-2007)

Dès son premier roman, Marc Behm pose déjà les thèmes que l’on retrouve tout au fil de son œuvre. Dans ses autres bouquins tels que Et ne cherche pas à savoir ou Trouille, ses personnages sont en effet toujours poursuivis par un élément fantastique. Les femmes sont constamment des gouines totalement dégénérées et les hommes font preuve d’une perpétuelle impuissance et de lâcheté. Mais malgré toutes leurs tares, ils sont drôles, vifs, cultivés et foutrement attachants. Finalement, j’aurais bien voulu connaître cette Edmonde…

 La Reine de La Nuit (The Queen Of The Night) – éditions Rivages/Noirs (135)

Le Crépuscule des Stars, Robert Bloch (1957)

Profitant de l’engouement autour du film de Michel Hazanavicius, The Artist, les éditions Rivages Noir ont eu l’excellente idée de rééditer le roman de Robert Bloch, Le Crépuscule des Stars (1957). Toutes les décennies, un courageux éditeur français tente de faire découvrir ce magnifique livre sur le cinéma muet en se cassant les dents puisque cet ouvrage n’a malheureusement jamais rencontré son public. Ou plutôt, c’est le public de Robert Bloch, auteur de romans de terreur tels que le célèbre Psychose, qui n’a jamais retrouvé son auteur de prédilection dans cette grande histoire d’amour qu’est Le Crépuscule des Stars.

Dans sa plus tendre enfance, Robert Bloch a été marqué par le cinéma muet. Ses rêves étaient hantés par la figure terrifiante de Lon Chaney, les formes envoutantes de Gloria Swanson, le romantisme de Rudolph Valentino et il se prenait à rire devant les frasques de Keaton, Chaplin et Harold Lloyd. Le Crépuscule des Stars est donc un cri d’amour sur un Hollywood fantasmé et à jamais disparu.

Ce roman raconte la destinée d’un jeune orphelin, Tom Post, qui rêve de se faire une place à Hollywood. Partant du simple poste de responsable des intertitres des films, on suit Tom Post dans son ascension vertigineuse au sein des studios Coronet. Tom Post comprend rapidement que dans ce monde factice qu’est Hollywood, il faut s’inventer un personnage pour se faire remarquer et donc réussir. Tom Post, tellement happé par le cinéma, préfère remplacer la réalité par celui-ci. Tout comme François Truffaut, il fait partie de ces gens qui pensent que tout est plus beau à l’écran. Il n’hésitera donc pas à se transformer en véritable tyran afin de façonner un quotidien parfait. En petit Charles Foster Kane, il y laissera lui aussi sa vie, ses rêves et son amour. Robert Bloch décrit parfaitement les fondations fragiles et factices de cette nouvelle et improbable Mecque qui rayonne bien plus que tous lieux saints durant le vingtième siècle. Hollywood apparait comme un mirage peuplé d’immigrés qui s’inventent un passé en étant prêts à tout pour croquer leur part du gâteau et ainsi participer au rêve américain.

Robert Bloch

Le Crépuscule des Stars commence à l’apogée du cinéma muet en 1922 et se termine en 1929, lorsque tout ce beau monde se retrouve englouti par la crise économique et l’avènement du parlant. Tout comme dans The Artist, cette description clinique de la mort d’une industrie et d’un modèle économique résonne très fortement aujourd’hui dans nos consciences. On ne peut s’empêcher de penser en parallèle à ce que subissent de nos jours les mondes du disque et du cinéma, bouleversés par l’irruption d’Internet.

Comme dans toute tragédie, Le Crépuscule des Stars offre son lot de chagrin, de morts et de laissés-pour-compte dans cet étrange polar. Robert Bloch voulait donner deux suites à ce roman pour couvrir toute l’histoire du cinéma jusqu’à l’apparition de la télévision. La confidentialité de ce livre n’offrira jamais à l’auteur l’occasion d’écrire ces romans.

Le Crépuscule des Stars fait donc partie de ces grands romans hollywoodiens que l’on range aux côtés de ceux de John O’Hara, Nathanael West, Budd Shulberg et Francis Scott Fitzgerald.

Mais Robert Bloch n’abandonnera pas complètement Tom Post puisqu’il le fera revivre dans son livre Psychose 2 (1982). On le voit tenir un motel minable, vivant misérablement avec ses fantômes du cinéma muet. Bloch devait être tellement attaché à ce bon Tom Post que ce dernier sera finalement épargné par la folie meurtrière du détraqué Norman Bates.

Célébration nationale L.-F. Céline : et si c’était vrai ?

Il n’y pas que des touristes sur la butte Montmartre en ce 1er juillet 2011. Dès le début de l’après-midi, le tout Paris s’y est rué car personne ne voulait rater le plus grand événement de ce début d’été. Ecrivains, journalistes, hommes politiques, acteurs, artistes divers et variés, tous se sont donnés rendez-vous rue Girardon car la République s’est enfin décidée à rendre hommage à la plus grande des stars. Malheureusement, comme à son habitude de fuir toute collaboration officielle, la star ne viendra pas. Mais cette fois ci, elle a une bonne excuse pour justifier son absence puisqu’elle est morte. En effet, Louis-Ferdinand Céline, il y a tout juste cinquante ans, nous a tiré son dernier bras d’honneur.

La République, Louis-Ferdinand Céline lui a rapidement tourné le dos en se torchant avec sa carte d’électeur dès le milieu des années trente. Le divorce entre eux a définitivement été scellé et le destin de Céline s’est transformé en une suite de misères qui ne l’ont en rien rendu misérable. Céline maintenant mort, la bête devient plus facile à apprivoiser. La République peut donc lui tendre la main d’autant plus que, avec les années, de nombreuses passions se sont de plus en plus dépassionnées. L’heure a sonné pour notre Ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand,  de faire taire le scandale pour enfin mettre en avant le talent de ce génial écrivain.

La chose n’a pourtant pas été facile. L’équation Céline-antisémite colle à la peau de Louis Destouche. Evidemment, nombreuses associations antiracistes ont tenté de s’interposer à cette commémoration. Mais droite dans ses bottes, la République Française n’a pas à plier devant l’une d’elle ou se faire dicter sa conduite sur la pression d’un simple citoyen. D’ailleurs, Frédéric Mitterrand, neveu du plus illustre lecteur de Jacques Chardonne, n’est pas le genre d’homme à s’ébranler. Souvenez-vous d’ailleurs avec quel panache il a écrit ses frasques dans un magnifique livre où il dévoile sa mauvaise vie. N’étant pas à un coming out près, Mitterrand, homme de conviction, a le courage d’assumer sa vie tout autant que ses lectures. Et en ce premier juillet, il posera, après une courte cérémonie, une plaque à la mémoire de Céline. L’endroit choisi a été son immeuble où il vécut près de chez Marcel Aymé et le peintre Gen Paul entre 1941 et 1944, au 4, rue Girardon.

Personne ne veut évidemment manquer ce moment historique. La personnalité de Céline étant sulfureuse, on craint des débordements et la police, képi sur la tête et main sur la matraque, veille.  Mis à part quelques échanges verbaux houleux entre des étudiants antiracistes distribuant des tracts tronquant les citations de Céline avec de vieux skinheads débiles, tout se passe bien. D’ailleurs n’est-ce pas normal après tout que céliniens et anti-céliniens s’entendent à merveille puisqu’ils ont Céline en point commun ? On peut être étonné des gens que l’on croise. Fréderic Beigbeder fanfaronne devant des petites étudiantes transies d’admiration en leurs expliquant que lui, tout comme Céline, a eu le prix Renaudot. Plus loin, Edouard Balladur raconte à l’une de ses jeunes électrices de soixante-cinq ans comment il combat ses insomnies en ayant toujours D’un château l’autre sur sa table de nuit. Mais que fait Arthur ici ? Tiens c’est vrai, on s’aperçoit que la butte est infestée d’animateurs. De Fogiel, en passant par Ruquier, jusqu’à Thierry Ardisson sortant de boite, ils sont tous là. On se demande s’ils ont vraiment lu Céline ou s’ils doivent se montrer. Derrière Ardisson, on entend Gérard (pas Henry) Miller s’engueuler avec Eric Zemmour sur l’implication de l’écrivain pendant la guerre. Miller braille tellement fort que l’on entend que lui sur la butte. Le pauvre, il ne devrait pas gueuler si fort car à chacune de ses phrases, il prouve qu’il a aussi mal lu Céline que Marc-Edouard Nabe. Il cherche un appui des yeux. Voilà justement Arno Klarsfeld ! Mais il ne porte pas bien beau notre Arno, après avoir grimpé la longue rue Lepic sur ses patins à roulettes. Dégoulinant de sueur et reprenant son souffle, il ne peut pas aider Miller qui s’est empêtré dans un monologue incompréhensible. Des caméras de télévision tournent autour de toutes les « célébrités » présentes. Toutes, le regard solennel et la voix grave, condamnent sans appel les pamphlets de Céline mais une fois la caméra tournée, on entend des éclats de rires rabelaisiens à l’évocation de certains passages de Bagatelles pour un massacre. C’est au milieu de ce rire salvateur que  ces têtes molles célèbres se tournent vers l’estrade sur laquelle va s’exprimer notre ministre au bas de l’immeuble de Céline.

Fréderic Mitterrand n’est pas venu seul. La vieille garde célinienne l’accompagne. Lucette Destouches, veuve de l’écrivain, n’a pas pu être là du haut de ses 98 ans. L’avocat de la famille, Maitre François Gibault, a évidemment répondu présent. A ses cotés se trouve le professeur de lettres qui a écrit le texte de présentation de cette célébration nationale, Henri Godard. Le croulant Philippe Sollers, qui a courageusement défendu Céline dès les années soixante, est aussi de la partie. L’inévitable Fabrice Luchini, qui n’accapare pas encore tout l’espace, pose dans un air réfléchi. Et, surprise, le président de la République, grand lecteur de Céline est à la droite de l’acteur coiffeur. C’est d’ailleurs lui qui est tout de suite introduit par notre ministre sur ces mots « comment ne pas commencer cette célébration de l’écrivain qui a été, selon Ramuz,  l’initiateur du transfert de la langue parlée dans la langue écrite,  avec Fabrice Luchini qui va nous faire vibrer sur la petite musique célinienne ». Applaudissements ! Luchini nous ressert alors sa petite musique. Rien de bien neuf là-dedans. Toujours les mêmes passages du Voyage et de Mort à crédit récités. A croire qu’il a peur de taquiner les textes de Céline écrits à partir de son retour d’exil. Il ne doit pas être assez bon acteur pour s’accaparer un style célinien qui s’est de plus en plus radicalisé. Georges Wilson, avec une brillante lecture de Rigodon, y est pourtant arrivé. Luchini ne peut plus s’arrêter, il en fait des tonnes et commence à fatiguer tout le monde. Mitterrand toussote derrière lui pour lui signifier que son temps imparti est terminé. Le ministre reprend alors la parole. Il part dans un discours dégoupillant la question antisémite en jonglant sur la notion de maux et de mots. Les visages dans l’assistance s’aggravent. Arielle Dombasle se blotti dans l’échancrure de la chemise blanche de son mari. Rachida Dati se demande pourquoi plus personne ne la photographie. Roland Dumas et Jacques Vergès regardent tout cela d’un air amusé et roublard dans ce voyage au bout de l’ennui.

Puis, c’est au tour de la plus haute voix de France de s’exprimer. Des mauvaises langues pensent que sa présence se justifie par sa cote calamiteuse dans les sondages. Certains l’imaginent là  pour grappiller des voix à la fille Le Pen. C’est vrai que Sarkozy parlant littérature, ça peut prêter à sourire. On connait des ambitieux qui rêvent de lui ravir sa place. On connait des vicieux qui rêvent de lui ravir sa femme. On ne connait personne qui rêve de lui ravir sa bibliothèque. Pourtant Nicolas Sarkozy aime Céline. Et il l’aime tout autant qu’il aime Proust. On comprend mieux qu’avec cette faculté, en plus profondément sincère, d’aimer tout et son contraire, on ait un président qui adore mélanger les genres. C’est grâce à ses lectures que l’on saisi  tout le sarkozysme. Sarkozy passe de Proust à Céline avec autant d’aisance qu’il s’entoure de Brice Hortefeux  et de Rama Yade. Alors ensuite, tout devient possible. Etre de droite et s’inspirer de Jaurès ? Pourquoi pas. Remettre la religion au cœur de la vie dans une République laïque, allons-y.  Faire un gouvernement avec des ministres socialistes, pensons-y. Avec maladresse, Sarkozy cite des phrases de la thèse en médecine de Céline sur Semmelweis. Il est beaucoup moins à l’aise que Luchini mais tellement plus vrai. Avec ses yeux de cockers, Sarkozy touche toute l’assistance par sa sincérité. Christian Clavier se surprend en train de pleurer.

Deux ouvriers installent enfin la plaque commémorative : Ici vécu le styliste Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), auteur du Voyage au bout de la nuit. Pendant de nombreuses années, Philippe Sollers avait rêvé d’une telle plaque. A son regard triste, la voir posée n’a vraiment rien de féerique.

Depuis ce jour-là, le nom de Céline est rarement évoqué. Comme pour Sartre, les lycéens soufflent à l’idée de l’étudier et en ont la nausée. Les ventes de ses livres se sont effondrées. 

Heureusement, rien de tout ceci n’est arrivé.

Mes compliments Monsieur Klarsfeld.