Archives de Catégorie: Cinéma français

Moi y’en a vouloir des sous, un jeu de société mais par Jean Yanne

Il y a plusieurs manières de découvrir le film de Jean Yanne, Moi y’en a vouloir des sous (1973). La première et la plus simple est de s’installer confortablement dans son canapé, lancer le dvd et de bien se marrer. La seconde, plus intellectuelle et cérébrale, est de se mettre au lit avec le roman tiré du scénario de Jean Yanne et Gérard Sire. Attention, il y a de forte chance pour que vous ne gardiez pas votre sérieux très longtemps. La dernière, et la plus improbable, est de vivre totalement le film en jouant au jeu de société, Moi y’en a vouloir des sous. En effet, Jean Yanne a tellement lui aussi voulu gagner des sous qu’il n’a pas attendu George Lucas pour lancer sa propre gamme de produits dérivés. C’est ainsi qu’il a conçu, avec l’aide de son ami Tito Topin, un jeu pertinent, drôle et caustique.

Pour bien comprendre ce jeu, il faut évidemment maitriser le film. Après avoir réalisé Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, pamphlet insolent sur le monde des médias et la société de consommation, Jean Yanne n’avait pas encore réglé ses comptes avec tout le monde. Ecrit en 1968, l’année de la révolution, par Yanne et Sire, le scénario de Moi y’en a vouloir des sous était resté au chaud dans un tiroir.  Après les médias, il était temps pour Yanne de s’attaquer aux syndicats. La garde rapprochée de Yanne répond présente pour jouer dans son second film. Ainsi, on retrouve Bernard Blier, Nicole Calfan, Michel Serrault, Ginette Garcin, Daniel Prevost et Paul Préboist au générique de cette grinçante satire. Dans ce film, Yanne campe Benoit Lepape, un conseiller financier qui se retrouve sur le carreau. Lepape décide alors de travailler chez son oncle, un militant syndicaliste. Lepape prend tout le monde a rebrousse poils en imposant des méthodes capitalistes dans l’entreprise, méthodes qui rapportent cependant vite un gros paquet de fric. Lepape, plein de bonnes intentions veut partager ses bénéfices, mais il va se retrouver bloqué par des syndicats obtus (pléonasme ?). Par le détour de la comédie, Yanne montre les limites du système capitaliste et son incompatibilité avec le social. Patrons, ouvriers, politiciens, CRS, Clergé et MLF, tout le monde en prend plein la gueule et donc, le jeu tiré du film est formidable pour se foutre sur la gueule.

Avant de commencer une partie, il faut créer de l’ambiance. Certes, ce jeu est sur fond de syndicats mais il n’y a aucune obligation à sortir une bouteille de pastis, de rouge qui tache ou de bière qui pique. A la bibine, on peut préférer un bon champagne en hommage à tous les bouchons qui ont explosé dans les bureaux de Cinéquanon au 33 des Champs-Elysées. Une fois la boisson réglée, occupons-nous de la musique. Le plus simple est de faire tourner le disque de la musique du film composée par Michel Magne et éditée par Stéphane Lerouge. En effet, les chœurs et les cuivres des marches des syndicats et des CRS n’auront que plus de poids durant votre partie. Et si des féministes ont de revendications, faites les danser sur Liberté, égalité, sexualité. Voulez-vous des sous ? Alors soyez prêt pour un jeu de massacre.

Moi y’en a vouloir des sous présente de grandes similitudes avec le Monopoly. Il comprend aussi un grand plateau divisé en cases, une banque avec des billets, une pile de cartes à tirées au milieu et le but est de se faire un maximum de fric. Mais ici, les billets sont à l’effigie de Jean Yanne, on n’achète pas des rues mais des entreprises ou des syndicats, les cartes « chance » sont celles de la loterie et il n’y a pas de joueurs mais des « camarades ». Le jeu se joue entre 3 et 6 camarades. En début de partie, ils reçoivent tous 20.000 francs – ce qui rend heureux les nostalgiques de la vieille monnaie. Cette petite cagnotte permet aux camarades de s’acheter des entreprises ou des syndicats lorsqu’ils tombent dessus. L’heureux syndicaliste ou chef d’entreprise peut ensuite faire payer la visite des autres camarades lorsqu’ils tombent sur une case lui appartenant. La somme due est basée sur le montant du coup de dés du camarade. Le but pour un camarade est évidemment d’avoir le maximum d’entreprises pour devenir majoritaire dans un syndicat. Mais attention, en tombant sur la case d’un syndicat grâce à un double, celui-ci peut changer de main.

Ce jeu sorti en 1973 nous ramène dans la France pompidolienne. Les plus jeunes camarades ne comprennent pas forcément l’enjeu de détenir l’Ortf mais savent que derrière la case du Panard incarné se cache le Canard enchaîné. Mais la case Presse pourrie, dépendante du syndicat de l’intox, nous prouve que les choses n’ont finalement pas tellement changé. Séjour en prison, au poste de police ou à l’hôpital menace chaque camarade. La case loterie est à double tranchant puisqu’elle peut aussi bien apporter de la chance à un camarade que des emmerdes. Ainsi, en tirant une carte loterie, un camarade peut se retrouver aux urgences car il s’est pris un livre rouge en pleine poire. Il peut aussi être jugé pour pornographie après avoir collé des affiches de Polnareff. Jean Yanne y est allé de sa patte en créant la carte de fumier qui offre une prime car le camarade qui l’a tiré a été nommé sous-directeur d’une radio périphérique. La carte d’avoir fiscal a du le faire rêver car elle permet d’être exempté à vie d’impôts. Yanne nous prouve aussi que les bobos existent depuis toujours avec la carte d’intellectuel de gauche qui oblige le camarade à refaire le monde aux Deux Magots pour ensuite le taxer de 100 francs car le monde n’est pas mieux.

Moi y’en a vouloir des sous offre une belle photographie de la France et de son fonctionnement. Mais attention, les parties de ce jeu peuvent être très courtes et montrent à quel point nos politiques sont assis sur une poudrière. En effet, si un camarade tire la carte grève générale, le jeu est terminé et le gagnant est celui qui a amassé le plus de sous. A ce moment-là, tout comme Jean Yanne, on se dit que le monde est fait d’imbéciles qui se battent contre des demeurés pour sauvegarder une société absurde. A bon entendeur, salut !

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Un Bonheur n’arrive jamais seul, film de James Huth

Lui, c’est Sacha (Gad Elmaleh). Sa vie c’est son piano, ses potes, sa boite de jazz dans laquelle il joue tous les soirs. A plus de quarante ans, Sacha vit comme un étudiant et ses amours se résument à juste une nuit dans les bras d’une étudiante. Sacha ne vit que pour l’instant présent et ne pense jamais aux lendemains. Elle, c’est Charlotte (Sophie Marceau). Une vie bourgeoise, deux mariages, trois enfants et une fondation d’Art contemporain à gérer. Elle ne vit plus avec son dernier mari mais c’est le prix à payer pour conserver la garde de ses enfants. Sacha, éternel adolescent détestant les enfants, n’aurait jamais du rencontrer Charlotte. Charlotte, femme mure et femme d’argent n’aurait jamais du rencontrer Sacha. Mais le hasard en a décidé autrement et Sacha et Charlotte vont vivre une grande histoire d’amour dans laquelle ils devront accorder leurs violons avant de pouvoir nager dans le bonheur.

C’est avec un sujet aussi révolutionnaire que James Huth (Brice de Nice, Hellphone) tente de redonner des lettres de noblesses à la comédie romantique en réalisant Un bonheur n’arrive jamais seul. Sophie Marceau et Gad Elmaleh ont été les heureux élus pour tenir sur leurs épaules cette histoire à l’eau de rose. Casting pas si idiot quand on sait que Sophie Marceau a su finalement bien capitaliser son rôle de Vic dans La Boum (1980). En effet, même si Un bonheur n’arrive jamais seul n’est pas une suite directe du film de Claude Pinoteau, le spectateur a toujours l’impression de voir la petite Vic grandir. Le pari de James Huth est donc de placer son nouveau film dans la continuité de L’Étudiante (1988) et de Lol (2009). De l’autre côté, comment ne pas réussir son film quand Gad Elmaleh, personnalité préférée des français, donne la réplique à Sophie Marceau ?

Lors d’un clash entre Sophie Marceau et Jean-Marie LePen en 2008, ce dernier avait rétorqué que « cette petite péronnelle cultive le navet avec assez de réussite ». En voyant Un bonheur n’arrive jamais seul, on ne peut donner tort à l’ancien leader frontiste en s’apercevant qu’il aurait été un bien meilleur critique de cinéma qu’homme politique. En effet, le bonheur ne respire jamais dans cette comédie. On se demande si un jour le cinéma français attrapera le rythme des comédies américaines de Capra, Lubitsch et Wilder qui ont inventé la grammaire très stricte des comédies sentimentales. Ces comédies avaient des dialogues ciselés qui fusaient que l’on ne retrouve à aucun moment dans le film de Huth. En bon flemmard, le réalisateur accumule les plans sur les yeux pétillants et les dents blanches des acteurs principaux au lieu d’inventer des situations surprenantes et d’écrire des dialogues craquants. Dans Un bonheur n’arrive jamais seul, on passe d’un cliché à un autre et le spectateur passe rapidement en vitesse de croisière. Afin de ne pas nous brusquer, Gad Elmaleh refait ses shows à l’écran comme si passer de la scène à l’écran ne faisait aucune différence. Nos deux amoureux sont en plus épaulés par une galerie de seconds rôles insignifiants et prévisibles. François Berléand ne se décarcasse pas trop à faire du François Berléand et Maurice Barthélemy, réalisateur du catastrophique Low Cost (2011), nous montre qu’on peut être aussi mauvais derrière que devant la caméra.

Mais ne soyons pas trop méchant. Tout n’est pas à jeter dans Un bonheur n’arrive jamais seul car Sophie Marceau est belle. Sophie Marceau vieillit vraiment bien. Sophie Marceau a des fesses sublimes. Et comme le chantaient Julien Clerc et Alain Souchon, Sophie Marceau a des seins magnifiques. Espérons que pour ses prochains films elle fera de bons choix et ne donnera pas raison à un homme politique qu’elle méprise.

Quand le cinéma français se fait la grande distribution

Ces derniers temps, on se réjouit de voir que le cinéma français commence enfin à sérieusement chatouiller le monde pitoyable de la grande distribution. De rouille et d’os de Jacques Audiard et Le grand soir de Benoit Delépine et Gustave Kevern offrent, certes, des points de vue différents sur les grands magasins mais arrivent tous deux à des conclusions effrayantes. Après la farce des Charlots avec Le grand Bazar (1973), le cinéma français a pratiquement mis quarante ans pour retourner voir ce qui se passe dans les zones industrielles.

Il est vrai que le système de financement du cinéma français incite plutôt à produire des sujets lisses. De l’autre côté, la grande distribution, en embauchant tant de personnel, peut faire pression et aime que l’on ne s’occupe pas trop de ses affaires. Il aura donc fallu l’acharnement, la renommée d’Audiard et la flexibilité de l’équipe de Groland pour que des enseignes ouvrent enfin, sans trop grincer, leurs portes.

De rouille et d’os n’est pas un film sur la grande distribution mais son personnage principal, Ali (Matthias Schoenaerts) est embauché dans différents services de sécurité. Après avoir bossé dans une boite de nuit, il s’occupe de la surveillance de grands magasins. Surveillance clandestine commanditée par des managers visant à fliquer, non pas les vols des clients, mais le travail des employés. Ces caméras, placées dans les réserves, enregistrent les mouvements des salariés, leurs temps de pauses, voient les amitiés qui se nouent au sein des équipes et peuvent donc devenir un excellent moyen illégal de pression. Caméras qui encouragent les licenciements expéditifs et évitent à des enseignes, de plus en plus à la traine financièrement, de payer des indemnités. Ainsi, De rouille et d’os nous montre qu’une employée qui ramène des yogourts périmés chez elle  se fait virer sur le champ. Ces pratiques détestables orchestrées par des directions sans scrupules sont minutieusement décrites dans le film d’Audiard. Au final, les cadres s’appuyant sur des lois caduques ne sont pas éclaboussés et c’est un vigile mal payé qui contribue à faire foutre à la porte une caissière mal payée. A l’heure où le Canard enchaîné révèle un scandale dans lequel des cadres d’Ikea surveillaient illégalement certains de leurs employés, le film d’Audiard fait mouche.

Le Grand soir raconte l’histoire d’un couple qui s’est emmerdé toute sa vie et qui tient la pataterie, restaurant dans la banlieue commerciale de Bordeaux. Les enfants de ce couple ont pris des chemins différents puisque Not (Benoit Poelvoorde) est le plus vieux punk à chien de France et Jean-Pierre (Albert Dupontel) est un vendeur plein d’avenir mais qui va mal tourner après son licenciement. Cet accident professionnel va rapprocher les deux frères qui vont partir en quête de liberté.

Delépine et Kervern ont  su capter l’ambiance froide de ces zones commerciales où tout doit être aux normes puisque les bâtiments sont aux normes, les produits sont aux normes et les gens sont aux normes. Tout comme dans De rouille et d’os, Le Grand soir souligne l’importance des caméras de surveillances mais Poelvoorde prend un malin plaisir à ridiculiser le service de sécurité.  La preuve par l’image est devenue une véritable obsession dans ces zones commerciales. Ici, tout doit être sous contrôle, et chacun d’entre nous peut se transformer en témoin, délateur ou flic.  Ainsi, le manager de Dupontel emploie son iPhone comme une arme pour prouver les fautes professionnelles de son employé. Le Grand soir montre aussi l’impuissance de ces grands groupes face à l’intrusion d’internet lorsqu’un client  vient tester un matelas sur place pour ensuite le commander moins cher sur le net.

Mais il ne faut pas se tromper car sous ces aspects comiques, Le Grand soir est avant tout un film triste, noir et désespéré. Delépine et Kerven font un cinéma issu de celui que pouvait faire un Marco Ferreri dans les années 70. Dans cette recherche malheureuse de liberté des deux héros, on pense évidemment au film Les Valseuses de Bertrand Blier qui, lui aussi, avait une fascination pour les road movies dans des zones vides et uniformisées. Cette uniformisation généralisée a complètement gangréné notre mode de vie et notre société. Même maisons, même voitures, même vêtements, même bouffe, même culture, tous ces facteurs font que « le grand soir » n’arrivera jamais. Les deux réalisateurs nous montrent une petite classe moyenne certes gentille mais usée, résignée et qui s’accommode finalement bien d’un monde standardisé. Machiavel disait bien que la meilleure forteresse des tyrans, c’est l’inertie des peuples. Et  pour les courageux qui veulent briser leurs chaines, la seule solution est de devenir punk à chien et marcher sans but en faisant le vide dans leur tête.

Il y aurait encore de nombreux films à réaliser sur la grande distribution. Quand est-ce qu’un film nous montrera la misère des managers de ces grandes enseignes inculquant des concepts commerciaux dont ils ne croient pas eux-mêmes à des employés qui font semblant d’y croire ? Milieu professionnel pauvre où l’on  veut nous persuader que notre rôle a de l’importance alors que tout est sécurisé et centralisé pour que l’individu ne puisse pas s’épanouir et prendre le moins possible d’initiatives. Les directeurs de ces belles enseignes sont évidemment des fans de football. En grand sportifs affalés devant leur plasma, ils s’imaginent relever des défis alors que ceux-ci sont vendus clés en main. Pour l’érudition, l’expression orale et l’orthographe, pas de crainte à avoir puisque plus l’on écrit mal, plus l’on devient le symbole d’une réussite atteignable. La princesse de Clèves peut vite aller se rhabiller.

On peut évidemment saluer le courage ou la transparence de l’enseigne Carrefour en acceptant de prêter son nom dans le film pamphlet de Delépine et Kerven. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la plupart des gens ne demandent qu’à avoir la paix même si leur boulot est pourri. D’ailleurs,  jamais un film n’a fait descendre les gens dans la rue. Le grand soir n’est donc pas pour demain et cela n’annonce pas des lendemains qui chantent.

Quand je serai petit : film de Jean-Paul Rouve

Mathias, paysagiste quadragénaire, repère lors d’une croisière Mathias, un enfant  qui lui ressemble trait pour trait lorsqu’il avait dix ans. Troublé par cette incroyable ressemblance, il mène une enquête qui le conduit jusqu’à Dunkerque pour le revoir. Sur place, il découvre que la famille de cet enfant porte le même nom que lui et que celle-ci est la réplique exacte de la sienne trente ans plus tôt. Connaissant les épreuves qui attendent l’enfant puisqu’il les a vécues, il va prendre Mathias sous son aile pour tenter de corriger les erreurs commises par ses parents et ainsi revisiter toute une période de son enfance.

Pour son deuxième film, après le pathétique portrait édulcoré d’Albert Spaggiari dans Sans armes, ni haine, ni violence, Jean-Paul Rouve nous fait un nouveau numéro d’équilibriste. Mais, alors qu’il s’était lamentablement vautré pour sa première réalisation, Quand je serai petit prouve que Jean-Paul Rouve sait tenir debout avec un sujet vraiment casse-gueule. Avec cette histoire tirée par les cheveux, Rouve évite de tomber dans le malsain car il est effectivement monstrueux de se prendre d’une affection paternelle pour son double. Cette comédie fantastique, usant de procédés narratifs proches de ceux de Retour vers le futur de Robert Zemeckis, tient par le jeu sobre et touchant des acteurs. Rouve a en effet l’intelligence de vouloir contrecarrer l’aspect fantastique de l’histoire de son film par un jeu d’acteur et des mises en situation extrêmement réalistes. C’est d’ailleurs un plaisir de voir Benoit Poelvoorde dans un rôle posé et loin des singeries et des crises d’hystéries habituelles. Xavier Beauvois, Claude Brasseur et le jeune Milijan Chatelain  sont excellents.

Pour le réalisateur, ce film est bien plus personnel  qu’autobiographique. Pourtant, Rouve livre forcément beaucoup de lui-même dans ce film  puisque l’intrigue se passe à Dunkerque, ville de son enfance. Plus étonnant, avec ses références au film d’Alain Corneau, Série noire (1979), le fantôme de Patrick Dewaere plane sur tout le film. Jean-Paul Rouve n’a jamais caché sa débordante admiration pour cet acteur. Et quand on voit que l’adorable Miou-Miou, ex petite amie de Dewaere, joue dans Quand je serai petit, la mère de Jean-Paul Rouve… on se plait à imaginer un drôle de nœud œdipien. En résumé, Jean-Paul Rouve dirige l’ancienne compagne de l’acteur qu’il aurait aimé être dans un film où elle joue sa mère. Docteur Freud, nous avons un client !

Les musiques des films de Jean-Pierre Mocky

Jean-Pierre Mocky a passé sa vie à gueuler. Il a hurlé sur la Terre entière et ses films apparaissent comme de virulents pamphlets contre tous les maux de notre société. Dès 1968, il a compris que la télévision n’était qu’une sombre boite à con et son film, La grande lessive, nous montre d’une manière vivifiante comment éviter le nettoyage de cerveau. Cible facile mais inévitable, la religion en prend aussi toujours pour son grade à travers des films comme Le miraculé (1987), Un drôle de paroissien (1963) ou encore Le témoin (1978). Le ballet de crabes qu’est la politique avec ses magouilles  se fait lui aussi admirablement épinglé dans Chut ! (1972), Y a-t-il un français dans la salle (1982) et Une nuit à l’assemblée (1988). En grand libertaire, Mocky s’égosille contre tout ce qui nous aliène, de la vie de couple jusqu’au football. Ses films sont remplis de flics, de tueurs, de curés, de banlieusards, de fumistes, de menteurs et d’admirables salopes qui ont tous le point commun d’être des marginaux. Mocky touche à tous les sujets et, avec une jeunesse éternelle, rien ne semble inabordable pour ce rebelle de 77 ans. Rien ? Sauf peut être l’argent.

Oui, l’argent est une obsession pour lui qui a toujours rechigné sur les moyens alloués à ces films. D’un côté, on l’entend pleurnicher d’être obligé de faire des films avec des bouts de ficelles ; de l’autre, on sait très bien que ce manque d’argent est un immense stimulateur artistique pour lui et que cela en est devenu sa marque de fabrique. D’ailleurs, de célèbres acteurs comme Michel Serrault ont toujours accepté  de jouer quasiment gratuitement pour lui. Et de Michel Simon, en passant par Bourvil jusqu’à Philippe Noiret, les films de Mocky ont toujours eu une affiche prestigieuse. L’envie d’acteurs de tourner avec Mocky les ont contraints à de nombreux sacrifices qu’ils ont toujours acceptés, même si certains d’entre eux ont du être un peu bousculés. Et Jeanne Moreau a du faire une drôle de tête en apprenant que pour loge personnelle sur le plateau du Miraculé, elle utiliserait les chiottes comme tout le monde.

Pour ses musiques de film, Jean-Pierre Mocky a fait preuve d’un flair extraordinaire dans ses collaborations avec des compositeurs. Tout comme pour les acteurs, des compositeurs réputés ont travaillé avec lui. On peut citer évidemment Maurice Jarre, François De Roubaix, Eric Demarsan, Gabriel Yared et Vladimir Cosma qui ont illustré à plusieurs reprises des films de Mocky. Plus étonnant, Mocky n’a pas hésité à faire des incursions dans le monde de la chanson puisqu’aussi bien George Moustaki sur Solo (1970), Léo Ferré pour L’albatros (1971), Nino Ferrer avec Litan (1982) et Alain Chamfort pour A mort l’arbitre (1984) ont écrit pour lui. Editée en 1993 par Playtime et malheureusement introuvable aujourd’hui, une compilation regroupe les génériques des 31 premiers films de Mocky. Il est amusant de s’apercevoir que tous ces compositeurs, avec des formations musicales et des moyens complètement différents, offrent une vision assez similaire du monde farfelu de Mocky. Les mélodies de ses films sont toujours entêtantes et rapidement identifiables, au point qu’on les a rapidement au bout des lèvres pour les siffler. Les musiques de Mocky sont proches du monde de la fanfare comme en témoigne celle du Roi des bricoleurs (1977) de Demarsan ou celle de Y a-t-il un français dans la salle (1982) de Roger Loubet. Les origines polonaises de Mocky ont fait que ses musiques flirtent parfois avec la musique tzigane, empreinte d’une triste nostalgie. La musique de Gérard Calvi pour Les compagnons de la marguerite (1967) et sa collaboration avec Vladimir Cosma en sont de bons exemples. Mais Mocky sait aussi vivre avec son temps puisqu’en 1986, Jacky Giordano compose un titre martelé tout au long de son film La machine à découdre (1986) et qui a abominablement mal vieilli.

Un peu plus complet est le disque publié dans la série Ecouter le cinéma de Stéphane Lerouge consacré aux collaborations entre Mocky et les compositeurs François de Roubaix et Eric Demarsan. Par ses expérimentations musicales et son côté artisanal, De Roubaix correspondait parfaitement à l’univers bordélique et énergique de Mocky. Entre son thème à la guitare, ses cuivres secs et nerveux et le cantique du petit agneau chanté par Bourvil, la musique de La Grande lessive (1968) est à elle-seule un laboratoire musical. Demarsan, autre autodidacte, fait preuve d’inventivité pour les musiques de Mocky en utilisant par exemple de la scie musicale pour le thème de L’Ibis rouge (1975). Pour l’anecdote, Demarsan avait signé un contrat avec Michel Simon sur le tournage de ce film pour lui composer un disque de chansons. Malheureusement, Simon s’est éteint peu après, laissant ce projet à l’abandon.

Récemment, Music box records a eu la très bonne idée de sortir un disque regroupant les quatre musiques de films composées par Gabriel Yared pour Mocky. Lors de leur première rencontre, Mocky a demandé à Yared de lui faire pour son film Agent trouble (1987) une musique à la Maurice Jarre ou à la Bernard Herrmann mais pas trop chère. Grand admirateur du travail d’Herrmann, Yared s’est empressé de lui composer un luxueux thème car Mocky, toujours radin, était  loin d’être fauché après le succès de son film Le Miraculé (1987) et pouvait s’offrir une production plus léchée que d’habitude. Pour Les Saisons du plaisir (1988), grosse farce cochonne un brin bâclée, Yared reforme le Double Six, groupe de jazz vocal tombé dans l’oubli. Mimi Perrin, qui était à l’origine de ce groupe, signe des textes frais et  coquins chantés par le groupe qui vocalise aussi à la manière d’instruments. Pour terminer leur collaboration, Yared et Mocky reviennent au polar avec Noir comme le souvenir (1995).

Grande gueule colérique, Jean-Pierre Mocky est avant tout un amoureux du cinéma et un grand professionnel. Il sait que la musique de film représente 30% de la réussite de celui-ci. Et quand on voit les pépites musicales qui ont jalonné toute sa filmographie, on comprend qu’il sait, quand il le faut, ouvrir ses oreilles et fermer sa grande gueule.

Cloclo ou comment Jérémie Renier devient Claude François

Une semaine après la sortie de Possessions, Jérémie Renier revient sur les écrans avec 18 kilos en moins pour interpréter Claude François dans le film Cloclo. Ce film réalisé par Florent Emilio Siri (Nid de guêpes, L’ennemi intime) s’inscrit dans la brèche ouverte par des films comme La môme d’Olivier Dahan et de Gainsbourg, une vie héroïque de Joann Sfar.

Après Podium (2004) de Yann MoixBenoit Poelvoorde joue un sosie de Claude François, c’est encore un belge qui entre dans la peau de notre chanteur à minettes national. Jérémie Renier, dont la ressemblance troublante avec Claude François avait déjà été remarquée, a déjà été approché pour un film sur la vie du chanteur il y a une dizaine d’année. Ce projet a capoté. Florent Emilio Siri, qui ne faisait pas partie de ce dernier, a commencé à amasser de nombreux témoignages de proches sur le chanteur. Témoignages souvent peu reluisants mais qui donnaient une épaisseur à ce chanteur populaire qui peut sembler lisse au premier abord. Les enfants de Claude François ont en premier lieu été réticents de montrer leur père sous un jour moins glorieux. Mais Siri a réussit à les convaincre de ne pas cacher les cotés sombres de leur père.

Cloclo est avant tout un film ambitieux. Avec un budget de plus de 20 millions d’euros, les producteurs ont vraiment mis les moyens et cela éclate à l’écran. On peut définitivement saluer le travail de Giovanni Fiore Coltellacci à la direction de la photographie. Il a su recréer les couleurs contrastées des années 60/70 de manière remarquable. A l’heure du numérique, c’est un plaisir de retrouver le grain et les contrastes d’un film tourné en 35 mm. Les décors de Cloclo méritent aussi d’être soulignés et leur authenticité contribue à nous plonger directement dans la folie des années 60. Folie des concerts, folie d’une nouvelle génération qui explose, folie d’une société de consommation qui se met en place, folie des paillettes et des belles voitures. Et Claude François dans tout ça ?

Florent Emilio Siri nous fait découvrir l’enfance de Claude François en Egypte puis son retour en France après la nationalisation du canal de Suez. On voit comment il essaye de se faire une place dans la chanson après avoir joué de la batterie et des percussions dans un grand orchestre. A force d’obstination et se relevant toujours après ses échecs, vient enfin le succès avec Belles belles belles adapté du titre des Everly brothers. Puis Claude François n’aura de cesse de vouloir être numéro un en étant à l’affut de toutes les nouvelles modes qui déferlent d’Angleterre et des Etats-Unis. Ce flair inné et sa capacité de se reconvertir le feront tenir jusqu’au disco à la fin des années 70. Les fans du chanteur ne peuvent qu’être séduits de suivre leur idole à travers toutes ces années et de voir comment ont été composés des titres tels que Le téléphone pleure, Le mal aimé et bien sûr Comme d’habitude (refusé d’abord par Michel Sardou) qui sera repris par Frank Sinatra pour devenir un succès mondial. Moins flamboyant est l’aspect privé du personnage. On découvre un Claude François jaloux, odieux, colérique, infidèle, imbus de lui-même. Le portrait probablement juste a le mérite d’être sans concessions. On est horrifié de découvrir l’envers de sa relation avec France Gall (Joséphine Japy) et content de voir que sa première femme le quitte pour Monsieur 100 000 volts. Un comble pour un futur électrocuté! Par contre, si on n’est pas un admirateur de Claude François, Cloclo est un film surtout bluffant par la performance de Jérémie Renier qui arrive à incarner le chanteur depuis sa tendre jeunesse jusqu’à sa mort. Pour le film, il a suivi des cours intensifs de danse, de chant et de batterie. Son coach lui imposait jusqu’à 1200 abdominaux par jour.

Cloclo montre sans fard le vrai Claude François. On reste pourtant dubitatif qu’un tel chanteur à minettes ait pu autant galvaniser les foules car, que ce soit d’ordres privés ou public, il n’y a au fond rien de véritablement sexy chez cet artiste. A force d’aller à toute allure, on a rapidement plus tellement envie de le suivre et c’est une douce libération quand l’excellente musique d’Alexandre Desplat prend le pas sur les rengaines de Claude François. Au moins, Cloclo a permis de lever le voile sur sa mort, ajoutant ainsi une scène d’anthologie aux scènes se passant dans les salles de bain. Hitchcock n’y avait pas pensé. Et sur Alexandrie Alexandra clôturant Cloclo, on se met à rêver… Si seulement Jérémie Renier avait pu ressembler à Jacques Brel.

Possessions de Eric Guirado; Voyage au bout de la haine

Pour le philosophe espagnol José Ortega y Grasset, « Haïr, c’est tuer virtuellement, détruire en intention, supprimer le droit de vivre. Haïr quelqu’un, c’est ressentir de l’irritation du seul fait de son existence, c’est vouloir sa disparition radicale ». David Hotyat, emprisonné pour le quintuple meurtre dans la terrifiante affaire du Grand-Bornand en 2003, n’a probablement jamais ouvert un livre de sa vie. Par contre, il est allé au bout de ce processus qu’est la haine. En adaptant librement ce fait divers pour son film Possessions, Eric Guirado (Le fils de l’épicier) a voulu montrer comment ce détestable sentiment s’installe chez un être humain et le fait basculer jusqu’à l’irrémédiable.

Possessions raconte l’histoire d’un jeune couple du nord qui vient s’installer en Haute-Savoie dans un chalet loué par Patrick Castang (Lucien Jean-Baptiste). Pour Bruno Caron (Jérémie Rénier), c’est un soulagement d’avoir retrouvé un emploi dans un garage après une longue période de chômage. Seulement, arrivés sur place, lui et sa famille apprennent que leur chalet n’est pas prêt. Le propriétaire, un antillais qui mène un grand train de vie en ayant fait main basse sur une partie de la station du Grand-Bornand, les reloge dans un chalet plus grand et plus luxueux. Pour ce jeune couple et leur petite fille Morgan, la grande vie ne va pas durer bien longtemps car Castang les délogera afin de louer ce chalet à des touristes fortunés. Au fil de la saison, le jeune couple doit emménager dans des endroits de moins en moins confortables pour arranger leur propriétaire. Cette situation fait naître une frustration et une haine envers la famille Castang. Haine qui est vicieusement orchestrée par Maryline (formidable Julie Depardieu), l’épouse de Caron.

Dans l’affaire Flactif, jamais cette famille de promoteurs riches et vulgaires n’aurait du se retrouver sur le chemin de ce jeune couple de prolétaires complexés et racistes. A la manière d’un Chabrol qui prend un malin plaisir à décortiquer les tares de ces personnages, Eric Guirado nous offre un portrait effrayant du couple Caron. Avec sa coupe de cheveux ramenée en avant, son air bovin, son amour du tunning, sa fascination pour les voitures cylindrées et sa bedaine qui dégueule lorsqu’il regarde la télévision les jambes écartées, Jérémie Rénier est criant de vérité dans la peau de ce plouc. Mais dans la famille Caron, c’est la femme qui porte la culotte et elle ne vaut pas plus que lui. Alors que son mari reste hypnotisé devant l’argent avec les yeux d’un gamin débile et maladroit, elle, regarde tout cela avec envie et s’imagine en princesse en écoutant des rengaines insipides chantées par Julie Zenatti. De l’autre coté, le couple Castang est un couple de nouveaux riches grossiers, gâtés et vulgaires.

Possessions est un film dérangeant et qui touche des thèmes épineux comme le racisme, les rapports dominés/ dominants et ceux que nous entretenons avec les choses matérielles. Des critiques ont trouvé que la manière de montrer l’influence de la télévision sur le couple Caron est trop appuyée voire facile. D’autres sont gênés par des conclusions hâtives que l’on peut faire en voyant de tels films en se disant que la thèse du film est que chacun doit rester à sa place. Pourtant, Guirado ne tombe jamais dans le grandiloquent et traite ce film de manière délicate en évitant de nombreux pièges. Au fond, le malaise que suscite le film Possessions vient du fait que le couple Caron, malgré toute sa bêtise, est terriblement humain. Dans ce polar montagnard, Guirado touche là où ça fait mal et ne fait aucun cadeau à ses personnages. Il dépeint cliniquement le vide, la misère sociale et intellectuelle d’un minable petit délinquant qui peut, par un tragique hasard, se transformer en odieux meurtrier.

On peut être choqué par un film comme Possessions. Mais ce dernier, (et le pluriel dans le titre est important), n’est pas une adaptation ultra fidèle de ce terrible fait divers dans lequel toute une famille, dont trois enfants, furent assassinés. Tout film, aussi bon soit-il, sera heureusement toujours loin de l’abominable vérité qui s’est passée au Grand-Bornand. Vérité que l’on entrevoit par contre à la télévision en voyant les véritables protagonistes de cette sordide affaire qui sont bien plus crades et effrayants que les acteurs du film. En effet, si l’on veut se glacer le sang, il faut regarder les interviews du couple Hotyat se pavanant devant les caméras des journalistes en crachant, avec un aplomb extraordinaire, toute leur haine sur le train de vie de leurs voisins disparus. Ils sont idiots au point de ne même pas prendre la peine de faire semblant de s’émouvoir de cette disparition. Affreux, sales et méchants, ils sont juste aveuglés par des histoires de garages, de canapés, de voitures et de bateaux. Espérons que derrière ses barreaux, David Hotyat a pris le temps d’ouvrir un bouquin.