Possessions de Eric Guirado; Voyage au bout de la haine

Pour le philosophe espagnol José Ortega y Grasset, « Haïr, c’est tuer virtuellement, détruire en intention, supprimer le droit de vivre. Haïr quelqu’un, c’est ressentir de l’irritation du seul fait de son existence, c’est vouloir sa disparition radicale ». David Hotyat, emprisonné pour le quintuple meurtre dans la terrifiante affaire du Grand-Bornand en 2003, n’a probablement jamais ouvert un livre de sa vie. Par contre, il est allé au bout de ce processus qu’est la haine. En adaptant librement ce fait divers pour son film Possessions, Eric Guirado (Le fils de l’épicier) a voulu montrer comment ce détestable sentiment s’installe chez un être humain et le fait basculer jusqu’à l’irrémédiable.

Possessions raconte l’histoire d’un jeune couple du nord qui vient s’installer en Haute-Savoie dans un chalet loué par Patrick Castang (Lucien Jean-Baptiste). Pour Bruno Caron (Jérémie Rénier), c’est un soulagement d’avoir retrouvé un emploi dans un garage après une longue période de chômage. Seulement, arrivés sur place, lui et sa famille apprennent que leur chalet n’est pas prêt. Le propriétaire, un antillais qui mène un grand train de vie en ayant fait main basse sur une partie de la station du Grand-Bornand, les reloge dans un chalet plus grand et plus luxueux. Pour ce jeune couple et leur petite fille Morgan, la grande vie ne va pas durer bien longtemps car Castang les délogera afin de louer ce chalet à des touristes fortunés. Au fil de la saison, le jeune couple doit emménager dans des endroits de moins en moins confortables pour arranger leur propriétaire. Cette situation fait naître une frustration et une haine envers la famille Castang. Haine qui est vicieusement orchestrée par Maryline (formidable Julie Depardieu), l’épouse de Caron.

Dans l’affaire Flactif, jamais cette famille de promoteurs riches et vulgaires n’aurait du se retrouver sur le chemin de ce jeune couple de prolétaires complexés et racistes. A la manière d’un Chabrol qui prend un malin plaisir à décortiquer les tares de ces personnages, Eric Guirado nous offre un portrait effrayant du couple Caron. Avec sa coupe de cheveux ramenée en avant, son air bovin, son amour du tunning, sa fascination pour les voitures cylindrées et sa bedaine qui dégueule lorsqu’il regarde la télévision les jambes écartées, Jérémie Rénier est criant de vérité dans la peau de ce plouc. Mais dans la famille Caron, c’est la femme qui porte la culotte et elle ne vaut pas plus que lui. Alors que son mari reste hypnotisé devant l’argent avec les yeux d’un gamin débile et maladroit, elle, regarde tout cela avec envie et s’imagine en princesse en écoutant des rengaines insipides chantées par Julie Zenatti. De l’autre coté, le couple Castang est un couple de nouveaux riches grossiers, gâtés et vulgaires.

Possessions est un film dérangeant et qui touche des thèmes épineux comme le racisme, les rapports dominés/ dominants et ceux que nous entretenons avec les choses matérielles. Des critiques ont trouvé que la manière de montrer l’influence de la télévision sur le couple Caron est trop appuyée voire facile. D’autres sont gênés par des conclusions hâtives que l’on peut faire en voyant de tels films en se disant que la thèse du film est que chacun doit rester à sa place. Pourtant, Guirado ne tombe jamais dans le grandiloquent et traite ce film de manière délicate en évitant de nombreux pièges. Au fond, le malaise que suscite le film Possessions vient du fait que le couple Caron, malgré toute sa bêtise, est terriblement humain. Dans ce polar montagnard, Guirado touche là où ça fait mal et ne fait aucun cadeau à ses personnages. Il dépeint cliniquement le vide, la misère sociale et intellectuelle d’un minable petit délinquant qui peut, par un tragique hasard, se transformer en odieux meurtrier.

On peut être choqué par un film comme Possessions. Mais ce dernier, (et le pluriel dans le titre est important), n’est pas une adaptation ultra fidèle de ce terrible fait divers dans lequel toute une famille, dont trois enfants, furent assassinés. Tout film, aussi bon soit-il, sera heureusement toujours loin de l’abominable vérité qui s’est passée au Grand-Bornand. Vérité que l’on entrevoit par contre à la télévision en voyant les véritables protagonistes de cette sordide affaire qui sont bien plus crades et effrayants que les acteurs du film. En effet, si l’on veut se glacer le sang, il faut regarder les interviews du couple Hotyat se pavanant devant les caméras des journalistes en crachant, avec un aplomb extraordinaire, toute leur haine sur le train de vie de leurs voisins disparus. Ils sont idiots au point de ne même pas prendre la peine de faire semblant de s’émouvoir de cette disparition. Affreux, sales et méchants, ils sont juste aveuglés par des histoires de garages, de canapés, de voitures et de bateaux. Espérons que derrière ses barreaux, David Hotyat a pris le temps d’ouvrir un bouquin.

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2 réponses à “Possessions de Eric Guirado; Voyage au bout de la haine

  1. Ce film est excellent ! Les acteurs sont justes et saisissants de vérité : un vrai plaisir de retrouver Julie Depardieu et Jérémie Rénier toujours aussi bluffant. Un film réussi, qui évite justement de tomber dans certaines caricatures et facilités. Bravo pour cet article !

  2. Pingback: Un gosse insupportable, des adultes ennuyeux, comment devenir une star des yéyés, de la guillotine ou de la piraterie : les films vus en mars 2012 | le-chat-masqué

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