Faith No More, Last cup of sorrow

On se rappelle tous cette magnifique scène où l’inspecteur Lavardin, dans le film de Chabrol du même nom, déboule faire un contrôle d’identité dans une sordide boite bretonne tenue par le libidineux Jean-Luc Bidault. Lorsqu’il tombe sur une guenille gauchiste d’intermittent du spectacle, il lui demande sa profession. « Clipman ». « Clipman ? Qu’est-ce que c’est ? » ; «  Ben, je fais des clips » lui répond l’insolent. « Allez, casse-toi », ordonne un Poiret en pleine forme.

Dans ce dialogue truculent, on respire tout le mépris que Chabrol pouvait avoir pour ce nouveau format naissant qu’était le clip. Rappelons que l’Inspecteur Lavardin date de 1985. Époque où MTV était une chaine musicale qui avait beaucoup d’avance sur nos chaines nationales, comme TV6 puis M6, qui sont montées, montées. D’ailleurs, durant cette période, le clip était devenu tellement important, qu’il passait avant le titre qu’il illustrait. « As-tu vu le dernier clip de Jackson ?» était une question plus fréquemment posée qu’ « as-tu entendu son dernier hit » ? Les médias ont magnifiquement orchestré la sauce autour de ces soi-disant nouveaux talents naissants qu’étaient leurs réalisateurs. Mais, même si nous pataugions dans l’ère Jack Lang, aucun des ces petits virtuoses de la caméra n’avait le génie d’un Fritz Lang. Pourtant, certains s’y sont crus. Décomplexé après quelques vidéos ensoleillées  pour Duran Duran et Spandau Ballet, Russell Mulcahy a vite voulu se frotter au septième art. Sans le moindre doute, en deux temps trois mouvements, Mulcahy passe de la vidéo au 35 mm en immortalisant dans son Highlander le seul acteur capable d’être moins bon que Simon Le Bon, Christophe Lambert. L’exception culturelle française n’a pas été épargnée par ce phénomène puisque Luc Besson, sans descendre à reculons, à rapidement touché le fond du cinéma après le clip Pull Marine d’Adjani, toujours avec Christophe Lambert.

Bien plus inquiétant, pris dans cette frénésie médiatique, de grands réalisateurs n’hésitent pas à s’acoquiner avec ce nouvel objet promotionnel qu’est le clip. On voit ainsi des géants tels Scorsese se rabaisser en passant derrière la caméra pour mettre en scène les chorégraphies grotesques d’un Jackson rafistolé par des chirurgiens peu inspirés. « Your butt is mine » hoquette l’auto proclamé roi de la pop en guise de préliminaire de son Bad. Nul doute qu’après avoir signé un film comme Taxi Driver, Scorsese ne s’est pas privé de vendre le sien au propriétaire de Neverland.

Même si certains clipman prétentieux, comme Laurent Boutonnat, n’hésitent pas à inclurent leurs noms aux génériques de leurs vidéos tels des réalisateurs de films, une vidéo ne fait pas partie du septième art. Evidemment, tout n’est pas à jeter dans ces petites vidéos de promotion qui frisent parfois la propagande tant l’artiste y est admirablement mis en valeur. Le clip doit juste rester à sa place, comme un charmant exercice de style, ce qui n’est au fond pas du tout dégradant. Et surprise, parfois cinéma et vidéo clip peuvent former un excellent ménage.

La recette magique n’est pourtant pas sorcière. Il suffit simplement d’avoir pour qualités les défauts d’un Besson ou d’un Boutonnat, c’est-à-dire un égo raisonnable, un minimum d’érudition et beaucoup d’humour. L’inclassable groupe de San Francisco, Faith No More possède tout cela en mélangeant avec insolence tous les styles, du métal au jazz, sans jamais se prendre au sérieux. En 1997, ils sortent le meilleur album de l’année sobrement intitulé Album of the year. Sur ce disque crépusculaire, on trouve le dérangeant et hypnotisant Last cup of sorrow. On est évidemment loin des thèmes romantiques que l’on connait des musiques hitchcockiennes du compositeur Bernard Herrmann. Mais pourquoi ne pas rapprocher l’univers dérangé du gros Alfred à celui déglingué du chanteur de Faith No More, Mike Patton ?  Idée lumineuse de Joseph Kahn, futur réalisateur de l’intenable clip de Britney Spears Toxic, de rendre hommage au Vertigo (1958) du maitre du suspense. Kahn réussit la prouesse, en quatre minutes, de résumer avec humour et un immense respect l’un des plus grands films de tous les temps. Patton reprend le rôle de James Stewart, et Jennifer Jason Leigh passe de la blonde affolante à la brune inquiétante avec autant de facilité que Kim Novak. La musique de Faith No More colle parfaitement à l’esprit torturé de Scottie dans Vertigo. Esprit tellement déséquilibré par l’amour d’une femme morte qu’il bascule dans la nécrophilie. Tout comme ont pu le faire Brian De Palma et Gus Van Sant, Joseph Kahn chatouille avec malice les démons du vieil Alfred.

Kahn, à son tour, s’est senti pousser des ailes pour passer aux longs métrages en réalisant Torque (2004), film lourdingue de poursuites en motos avec Ice Cube. Après ce cuisant échec artistique, il est vite revenu au vidéo clip puisque c’est définitivement le format dans lequel il a le plus de souffle. Malheureusement, pendant ce temps, Luc Besson continue à faire des clips tout en pensant qu’il fait du cinéma.

Publicités

Une réponse à “Faith No More, Last cup of sorrow

  1. Pingback: Rétrospective Hitchcock : Vertigo-Sueurs Froides 1958 « le-chat-masqué

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s