Amicalement Vôtre: les mémoires de Roger Moore

Depuis que Daniel Craig a endossé les habits de James Bond, on sent poindre un nouvel enthousiasme autour de l’agent 007. James Bond n’est pas tout jeune puisqu’il vient de fêter ses 50 ans. On lit, et à juste titre, que Craig a dépoussiéré le personnage et lui offre une nouvelle jeunesse. Pour venir confirmer cette réussite, Skyfall casse la baraque au box-office et les fans de la série sont heureux de voir qu’elle a de belles heures devant elle. Mais derrière cet enthousiasme pour un James Bond extrêmement violent qui ne s’encombre pas de gadget, on sent un soulagement que le spectre de Roger Moore sur 007 a enfin disparu. Certes, sous son mandat bondien de 1973 à 1985, Moore ne s’est pas gêné pour apporter une forte dose d’humour dans le personnage alors que Q le gavait d’inventions plus délirantes les unes que les autres. Moore se battait contre des illuminés voulant anéantir la planète et les filles lui tombaient dans les bras en feulant, Oh, James, une réplique inoubliable. Certains se demandent si Moore n’a pas dénaturé 007. Question bête et méchante car la longévité et le succès de Moore dans le rôle de Bond prouvent que, tout comme Craig actuellement, il était en phase avec son époque. Le charme de Moore opère toujours et ses films se patinent à merveille avec le temps. Et pour ceux qui en doutent, lisez Amicalement Vôtre, les mémoires de Roger Moore. Après lecture, vous vous demanderez sans doute comment peut-on détester sérieusement un homme aussi délicieux ?

La vie de Roger Moore a failli est très triste. Moore est en effet un acteur mondialement connu pour ses rôles et totalement méconnu pour ses performances d’acteurs. Pour preuve, lorsqu’il est invité aux Oscars, c’est toujours pour distribuer des statuettes et jamais pour en recevoir. Pire, il n’a jamais été nominé. De plus, Roger Moore est toujours passé après les autres. Lorsqu’il devient Le Saint, on lui rappelle que George Sanders a été Simon Templar bien avant lui. Jack Kelly et James Gardner ont été les premiers à interpréter Maverick. Et concernant James Bond, il a pu prendre du service auprès de sa Majestée après que Sean Connery ait lâché les armes dans une humeur massacrante. Même lorsqu’il épouse la chanteuse Dorothy Squires de douze ans son ainée, celle-ci n’en est pas à ses premières noces en 1953. Roger Moore, un choix par dépit ? Evidemment non. D’ailleurs, Moore s’en contrefiche car il prend la vie du bon coté.

Dans ses mémoires, Moore prend le parti de n’évoquer que les bons souvenirs. Amateur de femmes (4 mariages), d’alcools (le nombre de cuite n’est pas comptabilisé), de bonnes tables et de franches rigolades avec ses amis, Moore est un jouisseur. Amicalement vôtre est une succession d’anecdotes croustillantes plus ou moins scabreuses car n’oublions pas que Roger Moore est so british. Il nous raconte sa vie telle les petites scénettes introduisant les épisodes du Saint qu’il conclut toujours par un bon mot. On y apprend que ce grand paresseux à belle gueule se lance dans le théâtre à la fin de ses études. Déjà, on remarque plus son physique que ses qualités d’acteur et c’est tout naturellement que le cinéma l’appelle. Il joue un soldat romain dans César et Cléopatre (1945) aux cotés de Vivien Leigh et Stewart Granger mais son nom ne sera pas crédité. Après d’autres apparitions, son agent lui décroche enfin un contrat à Hollywood dans les studios de la M.G.M. en 1954.

Les manières de tourner dans ces grands studios sont à des années lumière de celles, plus conviviales, pratiquées en Angleterre. En signant pour La dernière fois que j’ai vu Paris de Richard Brooks, Moore est scandalisé de voir que Liz Taylor ne prend pas la peine de lui donner la réplique pour les scènes où elle est hors-champ. Par la suite, il n’utilisera jamais de doublure. Sa collaboration avec Glenn Ford sur Mélodie interrompue (1955) n’est pas plus heureuse. Ford accumule les prises afin d’exaspérer les acteurs avec qui il joue pour leur voler la vedette. Mais sur Diane de Poitiers de David Millier, Lana Turner apprend le métier à Roger Moore en lui disant comment embrasser au cinéma. Cela ne suffira pas à Roger Moore de crever l’écran et la M.G.M, en pleine crise face à l’explosion de la télévision, ne renouvelle pas son contrat. Ce contrat rompu libère Roger Moore et lui permet de passer chez l’ennemi du grand écran en incarnant Ivanhoé pour 39 épisodes.

Avec un certain flair, Roger Moore devance Clint Eastwood en allant tourner en Italie. Mais n’est pas Léone qui veut et heureusement que tout le monde a oublié L’enlèvement des Sabines (1961) et Bande de lâches (1962) de Fabrizio Taglioni. De l’Italie il rentre en Angleterre pour devenir Simon Templar. Pour s’amuser, Moore passe parfois derrière la caméra. Dans un épisode de 1964, il protège la charmante Jane Asher ce qui lui permet de côtoyer Paul McCartney. L’année suivante, il se bat contre un Donald Sutherland très excité dans l’épisode Une belle fin. Le Saint est un véritable succès et l’un des programmes préféré de Frank Sinatra. Cette série permet à Moore d’avoir une vie rangée et très confortable au point de le mettre à l’abri financièrement. Mais après sept saisons et sans mauvais jeu de mot, Roger Moore a l’impression d’avoir fait le tour du Saint. Moore profite de ce succès pour revenir au cinéma. Avec La seconde mort d’Harold Pelham de Basil Dearden, Moore a l’impression d’enfin tenir un rôle où il pourra faire éclater ses talents d’acteur. Malheureusement, personne ne va voir ce film. Son retour au cinéma semble compliqué et c’est à reculons qu’il revient à la télévision en jouant le rôle de Brett Sinclair dans Amicalement Vôtre (The Persuaders).

Bizarrement, cette série culte n’a jamais percée aux Etats-Unis. Voilà qui est embêtant pour Tony Curtis qui souhaite relancer sa carrière. En tout cas, cela ne l’empêche pas d’être insupportable sur les tournages. En effet, Curtis est à cette époque le porte-parole du lobby antitabac et mène donc une guerre contre les fumeurs. Mais tabac n’est pas marijuana et Curtis ne s’encombre pas de cette contradiction en fumant joint sur joint. Après les 24 premiers épisodes d’Amicalement Vôtre, une seconde saison est envisagée puis avortée car la production exige que toute la série soit tournée en Angleterre, ce que refusent Tony Curtis et Roger Moore. Entre la fin d’Amicalement Vôtre et le début de James Bond, Roger Moore est le président de Brut Film, une filiale de cinéma créée par Fabergé. A cette époque, il tente de relancer sans succès la carrière de Cary Grant. Mais Grant ne veux plus entendre parler de cinéma et adore casser son image de vieux play-boy en lâchant des vannes scatologiques. Chez Brut Film, Moore produit Une maitresse dans les bras, une femme sur le dos de Melvin Frank et Terreur dans la nuit avec une certaine Elisabeth Taylor.

Après un fort régime afin de faire disparaitre les rondeurs de ses excès, Roger Moore obtient enfin le rôle de sa vie. A 46 ans, il succède à Sean Connery dans la série des James Bond. Amicalement Vôtre retrace les tournages épiques, et non sans risques, de cette série filmée autour du monde. Ce livre nous permet de vivre au sein de la famille Bond avec ses producteurs (Cubby Broccoli et Harry Saltzman), ses réalisateurs (Hamilton, Gilbert, Glen), les fidèles acteurs ainsi que Ken Adam, le génial décorateur. Moore nous nargue en évoquant toutes les sublimes femmes que ce rôle lui a permis d’embrasser. La seule ombre au tableau est sa collaboration avec Grace Jones sur Dangereusement Vôtre (1985). Moore n’a rien à dire de positif sur cette actrice. Il lui reconnait quand même un trait d’humour car lors de la scène où James Bond la séduit, Grace Jones a glissé un immense vibromasseur noir dans le lit. Autre coquinerie, Moore nous révèle qu’Hervé Villechaize passait ses nuits au bordel sur le tournage de L’homme au pistolet d’or. Et coté méchants, on apprend que Christopher Lee a raté sa carrière de chanteur d’opéra, que Richard Kiel est un être doux et raffiné, que Christopher Walken est finalement gérable et pour finir, on se demande si Michael Lonsdale a si bonne haleine que cela. Mais le plus troublant est qu’il ne se souvient même pas avoir écrit un livre sur le tournage de Vivre et laisser mourir, peut-être ne l’a-t-il tout simplement jamais écrit.

En parallèle des James Bond, Roger Moore tourne dans d’autres films qui lui sont toujours un bon prétexte pour voyager, bien vivre et se marrer avec d’autres acteurs. Sur le tournage de Gold (1974), Ray Milland est un excellent compagnon de boisson et sur Parole d’homme (1976), Moore découvre pourquoi Lee Marvin doit boire avec modération. Roger Moore retrouve Stewart Granger dans Les oies sauvages (1978) d’Andrew McLaglen et entre Richard Burton et Richard Harris, l’ambiance est très alcoolisée sur le plateau. Ce joyeux rythme de croisière ne ralentit pas en compagnie de James Mason et Michael Parks sur Les loups de haute-mer (1980). Par un étrange hasard, Moore retrouve une belle équipe de fêtards pour le film L’équipée du Cannonball. Personne ne doute de la qualité du levé de coude de Peter Fonda, Sammy Davis Jr., Burt Reynolds et Dean Martin. Aucun de ces films ne sont des chefs d’œuvres mais nous avons probablement autant de plaisir à les regarder que Moore en a eut à les tourner. La seule expérience déplorable de sa carrière est le tournage du film de Jean-Claude Vandamme, Le grand tournoi (1996). Avec un mépris cinglant, Moore nous dis que Vandamme et Moshe Diamant, le producteur du film, synthétisent ce que l’on fait de pire dans la profession. Ce mauvais souvenir est en partie balayé grâce à la compagnie revigorante des adorables Spice Girls avec qui il tourne dans Spice World, son film suivant.

En 1991, alors qu’il est en semi-retraite entre Los-Angeles, la Suisse et le sud de la France, la vie de Roger Moore prend un nouveau tournant. Audrey Hepburn lui demande de l’accompagner à une conférence de L’Unicef dont elle est ambassadrice. Roger Moore mort à l’hameçon et est extrêmement sensible à l’action en faveur des droits de l’enfance de cette agence de l’Onu. Enthousiaste, il devient à son tour ambassadeur de l’Unicef. Sous la bannière de cette organisation, il sillonne une nouvelle fois le monde entier mais cette fois-ci, il va voir l’envers du décor des paysages paradisiaques dans lesquels il jouait quelques années auparavant. Moore prend son rôle très à cœur et les descriptions dans ses mémoires des quartiers, des hôpitaux et des écoles qu’il visite sont effrayantes. Roger Moore casse enfin l’image d’homme léger qui le poursuit. Son action est telle que la Reine l’anoblit.

Après s’être battu contre un cancer, Sir Roger Moore continue son action à l’Unicef. Nombreux de ses grands amis comme David Niven, Cuby Broccoli, James Mason et Bernard Lee ne sont plus de ce monde. Le fantôme de James Bond continue cependant à le poursuivre puisqu’il habite à deux pas de chez Barbara Bach. Et tous les soirs sur son balcon, avenue Princesse-Grace à Monaco, peut déguster son martini en ruminant, et pourquoi ne pas vivre et laisser vivre. La classe, isn’t it ?

Total Recall, les mémoires d’Arnold Schwarzenegger

Si vous cultivez un fond d’anti-américanisme, si vous n’êtes pas prêt à souffrir et travailler d’arrache-pied pour monter sur la première marche du podium, si vous aimez seulement les films indépendants à petit budget, si vous n’êtes pas nostalgique de la politique libérale de Ronald  Reagan, si vous vous demandez ce que votre pays peut faire pour vous et non l’inverse, si vous ne croyez pas en une armée forte, si vous ne faites pas du sport régulièrement, si vous baillez devant Terminator, alors le livre Total Recall par Arnold Schwarzenegger  risque fortement de vous tomber des mains.

Lorsque Schwarzenegger décide quelque chose, il le fait. Avec Total Recall, écrit en étroite collaboration avec Peter Petre, Arnold passe aux aveux. Sur pas moins de 657 pages, il retrace toute sa vie. De son enfance dans une Autriche dévastée par la guerre à son poste de gouverneur de Californie en passant par ses carrières de culturiste et d’acteur le mieux payé d’Hollywood, Arnold nous dit presque tout. N’imaginant pas le noyau dur des fans de Schwarzy comme des rats de bibliothèque, ce livre de la taille d’un roman russe a de quoi impressionner ou faire fuir. On peut donc se demander à qui il s’adresse. Mais, que l’on aime ou pas Schwarzy, son destin totalement incroyable a de quoi attiser la curiosité.

Tout le monde connait l’acteur Schwarzenegger et la part belle de ses mémoires est consacrée à cette période. Evidemment, Arnold s’étend longuement sur Conan le Barbare (1982), Terminator (1984) et ses suites, Predator (1987), Total Recall (1990), True lies (1994) et son virage comique avec Jumeaux (1988) et Un flic à la maternelle (1990). On connait tellement ces films que les anecdotes de tournage choisies par Schwarezenegger paraissent plutôt fades. On lit tout cela poliment, et heureusement que le portrait déjanté de John Milius relève le tout. Arnold nous décrit bien la folie sur le tournage de Conan orchestrée par un réalisateur qui se considère sérieusement comme un romantique révolutionnaire et défenseur des valeurs traditionnelles. Mais le plus intéressant dans cette partie est probablement les débuts de Schwarzy. Sa volonté de devenir acteur a germé durant son adolescence et rien ne l’a ensuite détourné de cet objectif. Le culturisme lui a servi de tremplin et c’est grâce à son physique qu’il décroche son premier rôle dans Hercule à New-York (1969), navet qui n’est même pas sorti en salles à l’époque. Ce film lui sert de leçon et lui laisse entrevoir tout ce qu’il a encore à apprendre. Afin de tomber sur le bon film et jouer un rôle qui puisse lui ouvrir de nouvelles portes, Schwarzenegger revient au cinéma sept ans après ce premier échec avec Stay Hungry de Bob Rafelson. Issu du Nouvel Hollywood, Rafelson qui a dirigé Jack Nicholson dans Cinq pièces faciles (1970) pousse Arnold à prendre des cours de comédie et lui donne ainsi une légitimité artistique. Légitimité qu’il entretiendra en refusant des publicités ou des rôles secondaires qui auraient risqué de le cataloguer. Schwarzenegger n’a qu’une exigence, être au sommet de l’affiche. Après de nombreux refus, il accède enfin à la notoriété avec Conan le barbare. Il lui aura fallu 13 ans d’obstination et de volonté pour arriver au succès. Dès lors, la machine Schwarzenegger est en route et tout va se démultiplier. Arnold va relever des défis qui vont aller de pair avec les budgets de ses films et ses salaires doublent à chaque fois. En homme d’affaire avisé, Schwarzenegger comprend très vite que le marché des films s’est mondialisé. Il s’impose donc des campagnes de promotions agressives et n’hésite pas à sillonner le monde entier pour porter ses films. La technique est payante et sous un rythme aussi soutenu, totalement novatrice. Arnold aime être premier, Arnold aime le succès.

Par contre, Schwarzy n’est pas un adepte de l’échec. Dans son livre, le cas du navet Kalidor (1985) est expédié avec humour. Par contre, il est intéressant de voir comment il présente celui de Last Action Hero (1993). Ce film de John McTiernan, dans lequel Schwarzenegger tourne en dérision son image musclée, n’a pas rencontré son public. Le succès fut mitigé et l’acteur critique beaucoup le lancement fait  pour ce film. Mais rétrospectivement, ce film lui offre son premier coup de vieux. La page reaganienne avec ses héros nationalistes est révolue et Schwarzenegger se demande où est sa place dans l’Amérique de Clinton. Nombreux autres films n’ont droit dans son livre qu’à un paragraphe ou une phrase. Sa première apparition non créditée dans Le privé (1973) de Robert Altman et La course au jouet (1996) n’ont même pas le droit de cité. Mais le plus inquiétant dans les confessions d’Arnold est son égocentrisme. Schwarzenegger parle très peu, voire jamais, des acteurs avec qui il joue. On a l’impression qu’aucune complicité ne s’est vraiment installée sur un plateau avec un autre comédien. Par contre, hors plateau, on le sent très fier d’avoir couché avec Brigitte Nielsen bien avant Sylvester Stallone.

Cet égocentrisme vient surement de sa carrière de culturiste. Il ne faut pas oublier que toute la première partie de sa vie, Schwarzenegger l’a passé dans une salle de gym en regardant dans une glace son corps se métamorphoser. Et rien ne lui faisait plus plaisir d’entendre les cris du public à chacune de ses poses lors des compétitions. Le palmarès de Schwarzenegger est vertigineux et c’est encore une fois, avec une volonté de fer qu’il a explosé tous les records. Total Recall donne un éclairage intéressant du monde du culturisme. Monde fermé, masculin, fait de marginaux… et entre les lignes, on comprend que ça baise beaucoup. Schwarzenegger a tout fait pour sortir de ce milieu de la marginalité et, grâce au documentaire Pumping Iron (1977), il y a fortement contribué. Véritable athlète, Arnold a toujours eu soin de sa santé physique. Et c’est son hygiène de vie qui a servi de passerelle pour entrer en politique.

Dès son arrivée aux Etats-Unis, Schwarzenegger s’est senti républicain. Couleur qu’il n’était pourtant pas bon d’afficher à la fin des années soixante, surtout dans le milieu artistique. Mais le jeune autrichien se retrouvait dans les valeurs de liberté individuelle prônées par Richard Nixon. Ayant grandi dans la peur du communisme avec la Hongrie en pays voisin, Schwarzenegger ne s’offusquait pas d’une intervention au Vietnam, bien au contraire. Mais son engagement en politique a été tardif bien qu’il ait toujours flirté avec elle. Parallèlement à ses films, Arnold a bâti un véritable empire immobilier et a donc toujours été attentif aux taxes qu’il devait payer. Mais c’est surtout en fréquentant la nièce de JFK, Maria Shriver, que Schwarzenegger épouse au sens propre comme au sens figuré la politique. Maria et Arnold forment un couple aux avis politiques totalement opposés. Et les quarante cousins du clan Kennedy n’ont jamais réussi à convaincre Arnold de basculer dans le camp des démocrates. C’est son corps et son image sportive qui lui permettent de briguer le poste de conseiller sur le conditionnement physique et les sports sous le mandat du président Bush père entre 1990 et 1993. Poste symbolique dans lequel Schwarzenegger s’investit très sérieusement afin de faire la promotion du sport tout en faisant de la prévention. Il n’entend pas faire de la figuration et tourne dans tous les états, se frottant à tous les gouverneurs, qu’ils soient démocrates ou républicains. Schwarzenegger devient un intime du président Bush en passant de nombreux séjour à Camp David mais ne se met pas sa belle famille à dos puisqu’il soutient activement les Jeux Olympiques spéciaux créés par la mère de Maria, Eunice Kennedy.

Sa véritable entrée en politique se fait dix ans plus tard lorsqu’il se lance dans l’élection pour devenir gouverneur de Californie suite à la procédure de destitution lancée à l’encontre du démocrate, Gray Davis. Plusieurs points l’ont convaincu de franchir le pas. Le premier est le triste état économique dans lequel se trouve alors la Californie, rendant le citoyen Schwarzenegger fou de rage. Le second vient de Richard Nixon qui le pousse à se présenter. Certes, Schwarzenegger a une notoriété forte mais est-ce que cela fait de lui un candidat sérieux ? Habilement, il s’assoit donc sur les personnages qu’il incarne au cinéma afin de montrer qu’en politique, il peut aussi faire le ménage. Mais conscient que cela ne suffit pas, il bosse comme un taré sur tous les dossiers avec son équipe de campagne. Il doit aussi prendre la mesure de tous les sacrifices qu’il fait en briguant ce mandat. Il devra faire l’impasse sur ses revenus publicitaires et au cinéma, mais aussi convaincre sa famille de le suivre. Pas démotivé, Schwarzenegger entend relancer l’économie de Californie, réduire le déficit budgétaire des taxes, créer de nouveaux emplois, développer l’éducation et combattre les émissions des gaz à effet de serre. Il est largement élu et devient le 38ème gouverneur de Californie et le second acteur, après Ronald Reagan, à accéder à ce poste.

Passer de candidat à gouverneur n’est pas une mince affaire et le style qui a fait fureur durant sa campagne fait grincer des dents durant les débuts de son mandat. Schwarzenegger apprend vite que les dialogues macho de ses films coincent vite devant un syndicat d’infirmières. Il s’aperçoit aussi à quel point la situation de la Californie est grave et souvent bloquée par des syndicats et une politique partisane. La seule volonté en politique ne suffit pas et Schwarzenegger doit apprendre à négocier. Total recall montre à quel point Schwarzenegger a été un gouverneur républicain loin de l’image caricaturale de la politique généralement menée par ce parti. Certes, on imagine en lisant son autobiographie que Schwarzenegger est clément avec son bilan mais l’on peut être étonné de la politique qu’il a menée. Schwarzenegger est un républicain modéré et il a toujours essayé de travailler en intelligence avec les démocrates. Il s’est même mis à dos des membres de son parti lorsqu’il a confié des postes clés à l’opposition.  Durant ces deux mandats, on retrouve Schwarzenegger comme un fervent défenseur de l’environnement qui n’hésite pas à monter au créneau pour faire barrage au lobby du pétrole texan soutenu par Bush. De plus, il est le gouverneur qui a injecté le plus d’argent dans l’éducation, les écoles publiques et la sécurité en Californie. Il a en outre lancé de grands travaux pour rénover les infrastructures californiennes qui commençaient à ne plus être adaptées. Certes, en bon républicain, Schwarzenegger favorise la valeur travail, la liberté d’entreprise et applique une fiscalité libérale mais il n’hésite pas à augmenter les impôts dès que la crise arrive.

Autant Schwarzenegger était très ami avec Bush père, autant on le voit prendre ses distances avec Bush Jr. Et concernant les valeurs familiales si chères aux républicains, Schwarzenegger ne les a jamais mises en avant et est toujours resté hermétique aux positions de Sarah Palin. Schwarzenegger a appris à brouiller les pistes et est devenu un animal politique surprenant, relativement insaisissable et totalement dévoué à son Etat.

Si Le Triomphe de la volonté n’avait pas des relents nazis, ce titre irait parfaitement à l’autobiographie de Schwarzy. On y découvre un type au caractère hors norme capable de se transformer en machine de guerre pour atteindre ses objectifs. Mais derrière son coté frimeur et donneur de leçon, Schwarzenegger se révèle comme une personnalité pleine de contradictions et beaucoup plus complexe qu’elle n’y parait. Schwarzenegger nous prouve que l’on peut être une montagne de muscles, un acteur de blockbusters et un républicain chevronné… sans être un con. A méditer.

Moi y’en a vouloir des sous, un jeu de société mais par Jean Yanne

Il y a plusieurs manières de découvrir le film de Jean Yanne, Moi y’en a vouloir des sous (1973). La première et la plus simple est de s’installer confortablement dans son canapé, lancer le dvd et de bien se marrer. La seconde, plus intellectuelle et cérébrale, est de se mettre au lit avec le roman tiré du scénario de Jean Yanne et Gérard Sire. Attention, il y a de forte chance pour que vous ne gardiez pas votre sérieux très longtemps. La dernière, et la plus improbable, est de vivre totalement le film en jouant au jeu de société, Moi y’en a vouloir des sous. En effet, Jean Yanne a tellement lui aussi voulu gagner des sous qu’il n’a pas attendu George Lucas pour lancer sa propre gamme de produits dérivés. C’est ainsi qu’il a conçu, avec l’aide de son ami Tito Topin, un jeu pertinent, drôle et caustique.

Pour bien comprendre ce jeu, il faut évidemment maitriser le film. Après avoir réalisé Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, pamphlet insolent sur le monde des médias et la société de consommation, Jean Yanne n’avait pas encore réglé ses comptes avec tout le monde. Ecrit en 1968, l’année de la révolution, par Yanne et Sire, le scénario de Moi y’en a vouloir des sous était resté au chaud dans un tiroir.  Après les médias, il était temps pour Yanne de s’attaquer aux syndicats. La garde rapprochée de Yanne répond présente pour jouer dans son second film. Ainsi, on retrouve Bernard Blier, Nicole Calfan, Michel Serrault, Ginette Garcin, Daniel Prevost et Paul Préboist au générique de cette grinçante satire. Dans ce film, Yanne campe Benoit Lepape, un conseiller financier qui se retrouve sur le carreau. Lepape décide alors de travailler chez son oncle, un militant syndicaliste. Lepape prend tout le monde a rebrousse poils en imposant des méthodes capitalistes dans l’entreprise, méthodes qui rapportent cependant vite un gros paquet de fric. Lepape, plein de bonnes intentions veut partager ses bénéfices, mais il va se retrouver bloqué par des syndicats obtus (pléonasme ?). Par le détour de la comédie, Yanne montre les limites du système capitaliste et son incompatibilité avec le social. Patrons, ouvriers, politiciens, CRS, Clergé et MLF, tout le monde en prend plein la gueule et donc, le jeu tiré du film est formidable pour se foutre sur la gueule.

Avant de commencer une partie, il faut créer de l’ambiance. Certes, ce jeu est sur fond de syndicats mais il n’y a aucune obligation à sortir une bouteille de pastis, de rouge qui tache ou de bière qui pique. A la bibine, on peut préférer un bon champagne en hommage à tous les bouchons qui ont explosé dans les bureaux de Cinéquanon au 33 des Champs-Elysées. Une fois la boisson réglée, occupons-nous de la musique. Le plus simple est de faire tourner le disque de la musique du film composée par Michel Magne et éditée par Stéphane Lerouge. En effet, les chœurs et les cuivres des marches des syndicats et des CRS n’auront que plus de poids durant votre partie. Et si des féministes ont de revendications, faites les danser sur Liberté, égalité, sexualité. Voulez-vous des sous ? Alors soyez prêt pour un jeu de massacre.

Moi y’en a vouloir des sous présente de grandes similitudes avec le Monopoly. Il comprend aussi un grand plateau divisé en cases, une banque avec des billets, une pile de cartes à tirées au milieu et le but est de se faire un maximum de fric. Mais ici, les billets sont à l’effigie de Jean Yanne, on n’achète pas des rues mais des entreprises ou des syndicats, les cartes « chance » sont celles de la loterie et il n’y a pas de joueurs mais des « camarades ». Le jeu se joue entre 3 et 6 camarades. En début de partie, ils reçoivent tous 20.000 francs – ce qui rend heureux les nostalgiques de la vieille monnaie. Cette petite cagnotte permet aux camarades de s’acheter des entreprises ou des syndicats lorsqu’ils tombent dessus. L’heureux syndicaliste ou chef d’entreprise peut ensuite faire payer la visite des autres camarades lorsqu’ils tombent sur une case lui appartenant. La somme due est basée sur le montant du coup de dés du camarade. Le but pour un camarade est évidemment d’avoir le maximum d’entreprises pour devenir majoritaire dans un syndicat. Mais attention, en tombant sur la case d’un syndicat grâce à un double, celui-ci peut changer de main.

Ce jeu sorti en 1973 nous ramène dans la France pompidolienne. Les plus jeunes camarades ne comprennent pas forcément l’enjeu de détenir l’Ortf mais savent que derrière la case du Panard incarné se cache le Canard enchaîné. Mais la case Presse pourrie, dépendante du syndicat de l’intox, nous prouve que les choses n’ont finalement pas tellement changé. Séjour en prison, au poste de police ou à l’hôpital menace chaque camarade. La case loterie est à double tranchant puisqu’elle peut aussi bien apporter de la chance à un camarade que des emmerdes. Ainsi, en tirant une carte loterie, un camarade peut se retrouver aux urgences car il s’est pris un livre rouge en pleine poire. Il peut aussi être jugé pour pornographie après avoir collé des affiches de Polnareff. Jean Yanne y est allé de sa patte en créant la carte de fumier qui offre une prime car le camarade qui l’a tiré a été nommé sous-directeur d’une radio périphérique. La carte d’avoir fiscal a du le faire rêver car elle permet d’être exempté à vie d’impôts. Yanne nous prouve aussi que les bobos existent depuis toujours avec la carte d’intellectuel de gauche qui oblige le camarade à refaire le monde aux Deux Magots pour ensuite le taxer de 100 francs car le monde n’est pas mieux.

Moi y’en a vouloir des sous offre une belle photographie de la France et de son fonctionnement. Mais attention, les parties de ce jeu peuvent être très courtes et montrent à quel point nos politiques sont assis sur une poudrière. En effet, si un camarade tire la carte grève générale, le jeu est terminé et le gagnant est celui qui a amassé le plus de sous. A ce moment-là, tout comme Jean Yanne, on se dit que le monde est fait d’imbéciles qui se battent contre des demeurés pour sauvegarder une société absurde. A bon entendeur, salut !

Lalo Schifrin au Festival Lumière 2012

La salle de cinéma du hangar du premier film était pleine à craquer à l’Institut Lumière. Tout le monde piaffait d’impatience pour accueillir Lalo Schifrin. Malgré l’affluence, c’est avec joie que nous avons aperçu la chevelure argentée du Maestro fendre la foule, descendant au premier rang aidé par son épouse. A 80 ans, avec un regard malicieux amplifié par des lunettes un tantinet démodées, Lalo garde encore une bouille de joyeux cabotin.

On sent poindre une vive excitation dans la salle avant que ne débute cette rencontre. En effet, vu l’importance de l’œuvre de Lalo Schifrin et la rareté de célébrations autour de la musique de film, on mesure le privilège d’être présent à un tel rendez-vous. A peine installé, certains se sentent tellement privilégiés qu’ils n’hésitent pas à fondre sur Lalo pour lui voler un autographe.  Le compositeur de la musique du film Les proies en devient une à son tour et l’on assiste à un ballet de chasseurs d’autographe et de photographes qui se comportent comme des rapaces. Moi aussi, j’avais apporté un vinyle de Bullitt dans l’espoir que Lalo me le signe, mais en voyant tout ce monde autour de lui, je n’avais plus du tout envie de participer à tout ce cirque. En bon Gizmo, je remonte à ma place et laisse les Gremlin’s se dévorer entre eux. C’est d’ailleurs avec une patience infinie que Lalo joue le jeu et signe des tonnes de disques. Mais au-dessus de cette mêlée humaine qui rappelle les plus effrayantes scènes du Jour du fléau, rayonne, telle une auréole, la chevelure argentée du Maitre.

Dans le public, on aperçoit Bertrand Tavernier, Madame Georges Delerue et Nicolas Godin. Une organisatrice de l’Institut Lumière descend près de Lalo, faisant le ménage en chassant les chasseurs d’autographes. L’incontournable Stéphane Lerouge, ressemblant de plus en plus à Roland Orzabal, et qui anime cette rencontre, est à ses côtés. Le calme s’installe alors rapidement dans une ambiance intense et solennelle. Puis nous sommes enfin priés d’accueillir chaleureusement, mais est-ce utile de nous le dire, Lalo Schifrin. Lalo se lève du premier rang sous un tonnerre d’applaudissements. Tournant le dos à la salle, il entraperçoit un public enthousiaste en pivotant la tête à gauche puis à droite. Et de sa main de chef d’orchestre, dans un geste typiquement latin et terriblement funky, il nous ordonne de faire encore plus de bruit. La salle du premier hangar se lance alors dans une impro d’applaudissements. Puis, prenant un micro qu’on lui tend, Lalo nous dit, dans un français impeccable, à quel point il est ému de se retrouver parmi nous. Au final, on ne sait pas trop qui est le plus ému mais qu’importe puisque l’émotion  submerge toute la salle.

Après une présentation succincte et avant que Stéphane Lerouge entame un dialogue avec Lalo Schifrin, on nous présente un portrait qui va nous être diffusé sur le musicien. Ce documentaire est réalisé par une lyonnaise, Pascale Cuenot. Celle-ci est présente dans la salle et les amateurs de musique de film la connaissent bien puisqu’elle a réalisé une très belle série de films sur des compositeurs tels que Gabriel Yared, Maurice Jarre ou encore Georges Delerue. Diffusé pour la première fois devant un public et surtout devant Lalo, le principal intéressé, on peut imaginer le trac de la réalisatrice. Mais tout se passe à merveille car en un peu moins d’une heure, Cuenot brosse un portrait précis de Lalo Schifrin. On découvre les tensions politiques en Argentine dans lesquelles Schifrin a grandi, puis son érudition musicale, ses premiers voyages et sa relation privilégiée avec la France. Le film montre bien toute la richesse et les fondations de son éducation musicale qui seront les clés de sa réussite à Hollywood. Cuenot a dégoté de belles images d’archives d’un Lalo jeune au piano et d’autres plus drôles où il déconne en chantant. La part belle du documentaire est évidemment dédiée à la musique de films et de séries. C’est de chez lui, l’ancienne demeure de Groucho Marx, que Lalo nous commente les grands moments de sa carrière. C’est un plaisir de le voir dans son élément, maison surchargée d’objets, de trophées, de livres, de disques, de pianos et d’un grand billard à toile rouge. Du Kid de Cincinnati en passant par Bullitt, Mission Impossible et jusqu’à Rush Hour, les grandes œuvres de Schifrin sont admirablement évoquées par lui et bon nombre de ses amis et collaborateurs. Documentaire qui ravit donc aussi bien les férus du compositeur que des novices qui voudraient se frotter à sa musique et découvrir ses facettes jazz, symphoniques et électroniques.

Personne ne s’y trompe, le film est chaleureusement applaudi et Schifrin le trouve formidable. Pascal Cuenot doit être soulagée et elle est invitée à rejoindre Lalo près de l’écran. On découvre une femme discrète et profondément émue. Lalo, habité par un swing évident, est jovial et farceur. Ses yeux pétillent et il demande au contrebassiste Pierre Boussaguet de le rejoindre sur scène. On sent que dans le public personne ne connait cet immense musicien. Il est amusant de s’apercevoir que de nombreux admirateurs de Schifrin ne connaissent finalement qu’un pan de son travail et qu’ils n’ont pas osé franchir les portes du jazz. Lalo parle de sa collaboration fructueuse avec Pierre qui a su remplacer Ray Brown dans la série des concerts  Jazz meets the Symphony. Puis Boussaguet remonte à sa place dans une indifférence polie et Lerouge arrive avec plein d’extraits de film à analyser.

Grand connaisseur de l’œuvre de Schifrin puisqu’il a édité Les Félins dans sa collection Ecoutez le cinéma, Lerouge reprend des extraits qui ne sont pas apparus dans le documentaire. Schifrin nous parle donc de sa collaboration avec René Clément, de The Fox et de Bullitt. Les réflexions de Schifrin sont toujours drôles et taquines. On découvre alors un homme qui est vraiment à l’image de sa musique puisqu’il respire l’intelligence et laisse de la place à l’improvisation. On assiste d’ailleurs à des dialogues truculents entre les deux et Lalo va même jusqu’à reprendre Lerouge sur son français. En effet, lorsque Lerouge lui demande ce qu’il a essayé de faire sur The Fox, Lalo lui répond du tac au tac « je n’ai pas essayé, j’ai fait ». C’est dans cette phrase incisive de Lalo que l’on voit toute la précision qu’un grand musicien attache au vocabulaire ainsi que sa force de travail.

Pour l’extrait suivant, Bertrand Tavernier est invité à rejoindre Schifrin pour parler de Dirty Harry et Don Siegel. Le morceau choisi est le final du film. Tavernier nous éclaire sur cette fin qui n’était pas choisie au début et Lalo nous parle du choix des instruments qu’il a utilisé pour accentuer un sentiment de dégoût à la fin du film. Il en profite pour faire des jeux de mots avec les titres de bouquins de Jean-Paul Sartre comme Les mots et La nausée. L’intervention de Lerouge se termine sur la musique de Schifrin composée pour Tango de Carlos Saura.

Malheureusement, l’heure tourne, et il est impossible d’arriver au bout des 70 extraits que voulait nous passer Stéphane Lerouge. Pas le temps donc de parler de The Hellstrom Chronicle, d’Earth II ou encore de Pretty Maids All In A Row.  Lalo Schifrin est une dernière fois applaudi chaleureusement. La salle se vide petit à petit. Il n’y a plus grand monde autour de Lalo et son épouse. Mon vinyle de Bullitt me fait du pied et je m’approche fébrilement du Maitre. Il signe mon disque mais c’est surtout son regard malicieux qu’il me tend en me rendant mon vinyle qui restera gravé dans ma mémoire.

Torn Music: un livre de Gergely Hubai

En publiant Torn Music (rejected film scores a selected history), Gergely Hubai jette une bombe dans le cercle des béophiles. Sur près de 500 pages, ce jeune compositeur mais aussi professeur et journaliste des musiques de films a recensé près de 300 films dont la musique initiale n’a pas été retenue pour le montage final d’un film. Cette pratique, d’engager un autre compositeur si la musique ne convient pas, est très courante aux Etats-Unis. Bien que cruelle, elle montre l’importance et le poids de la musique dans la réussite finale d’un film.

Torn music nous montre que de 1932 à nos jours, aucun compositeur n’a été épargné et que tous, sauf John Williams, se sont un jour fait évincer d’un film. D’ailleurs, un dicton affirme à Hollywood que l’on n’est pas un véritable compositeur tant que l’on n’a pas une musique rejetée à son palmarès. Hubai nous ouvre donc les armoires de compositeurs célèbres dans lesquelles dorment des cadavres musicaux. Cadavres qui ont tous une histoire propre et différente. La plus célèbre est probablement la brouille définitive entre Hitchcock et Bernard Herrmann sur Le rideau déchiré (1966) dont le titre de ce livre est  un clin d’œil. Mais ce livre révèle surtout de nombreuses histoires obscures et inconnues. Histoires souvent tragiques puisqu’elles finissent mal pour au moins une personne mais toujours relevées par le caractère fort et orageux des compositeurs de musique de film. On apprend ainsi comment David O. Selznick a, sans les prévenir, mis en compétition des compositeurs pour le film Don Quichotte de Pabst pour au final écarter celle composée par Maurice Ravel. De Rendez-vous de Lumet à La rose et la flèche de Lester, on voit comment John Barry est appelé à la rescousse et damne souvent le pion à Michel Legrand. Plus amusant, on découvre comment Ennio Morricone s’auto remplace pour la musique du film Le Professionnel en ressortant de ses propres archives une partition qu’il avait composé pour Maddalena, film italien de 1971 totalement oublié. Torn Music fait aussi la part belle à l’éviction avec perte et fracas de Lalo Schifrin sur L’exorciste par un William Friedkin azimuté à la coke. Marqué à vif, Schifrin s’assure toujours que Friedkin ne sera pas présent aux festivals auxquels il est invité. De Stravinsky à James Newton Howard en passant par les incontournables Goldsmith, Mancini ou encore Silvestri, Torn music regorge d’anecdotes truculentes et retrace avec pertinence l’histoire de la musique de film en général.

En tournant les pages de Torn music, le lecteur fait donc un étrange et fascinant voyage dans un cimetière de partitions musicales qui sont mortes nées. Heureusement, des labels tels que Film score monthly, Intrada ou encore La la land exhument régulièrement ces musiques rejetées. En les écoutant, l’auditeur peut alors remonter lui-même son film et imaginer comment il aurait pu sonner. De découvertes en découvertes, Torn Music coûte au final bien plus cher que sa vingtaine de dollars car il donne envie de se procurer plein de disques. Cependant, il ne faut pas se tromper sur les musiques de films rejetées car elles ne l’ont pas été pour leur mauvaise qualité. Souvent plus audacieuses ou visionnaires, elles n’ont pas été retenues car les producteurs avaient peur d’un accueil mitigé du public. Et dans un cinéma de plus en plus uniformisé, la prise de risque est souvent bannie au profit d’une triste sécurité.

Il n’y a plus qu’à espérer qu’un éditeur français traduise et commercialise  ce livre qui enthousiasmera le plus blasé des amateurs de musique de film. Car il faut le savoir, Torn music ne se lit pour l’instant qu’en anglais.

Lady in a cage, Une femme dans une cage, avec Olivia De Havilland

Un chien écrasé au milieu d’une rue entourée de maisons bourgeoises. Dans l’indifférence la plus totale, les voitures passent. Nous sommes le 4 juillet, jour de la fête nationale aux États-Unis et tout le monde veut voir les festivités. Le chien, il y aura bien quelqu’un pour s’en occuper. Dans l’une de ces grandes maisons, un vieux jeune homme de 30 ans profite de ce long week-end pour fuir sa mère envahissante et possessive en allant rejoindre sa petite amie. Malcom Hyliard (William Swan) a tenté en vain de sortir des griffes de Cornelia (Olivia De Havilland), sa mère. En guise de note, il lui laisse une lettre lui expliquant qu’il commettra l’irréparable si elle ne lui laisse pas vivre sa vie comme il l’entend. Cette lettre, sa mère doit tomber dessus après qu’il soit parti. Mais l’ascenseur de la maison, installé après que Cornelia se soit cassé la hanche, tombe en panne alors qu’elle monte au premier étage. Il n’y a plus personne dans la maison et Cornelia est bloquée. Elle sonne l’alarme mais dans le brouhaha du 4 juillet, personne ne prend la peine d’aller voir ce qui se passe. Un clochard alcoolique (Jeff Corey) finit par entendre l’alerte. Mais en entrant dans la maison, il préfère voler des objets plutôt que libérer Cornelia. Il y a d’ailleurs un beau butin à partager dans cette demeure. Il appelle donc une vieille pute éméchée (Ann Sothern) pour l’aider à piller la maison. Mais un trio de jeunes délinquants (James Caan, Rafael Campos, Jennifer Billingsey) suivent les deux voleurs afin d’avoir aussi leur part du gâteau. Enfermée dans sa cage, Cornelia assiste impuissante au pillage de sa maison par ces cinq voleurs. Mais les plus jeunes feront preuve d’une violence extrême envers elle. De jeux sexuels sadiques à de la cruauté gratuite, allant jusqu’au meurtre, rien ne sera épargné à Cornelia.

Bien que réalisé en 1964, Une femme dans une cage (Lady in a cage) n’a pas pris une ride et est toujours aussi effrayant. Certes, la violence n’a pas d’âge mais le spectateur des années 2010 peut être étonné de la crudité de sa représentation dans ce film de Walter Grauman. Cette violence s’explique par le fait que les studios de cinéma, en difficulté face à l’explosion de la télévision, n’hésitaient plus à montrer des scènes extrêmes pour se démarquer des programmes télés. Qu’est-il arrivé à baby Jane ? (1962) de Robert Aldrich a ouvert la brèche aux films sadiques dans laquelle s’est engouffré Une femme dans une cage. On peut comparer ces films dans le fait que des stars hollywoodiennes ayant brillé dans les années 30/40, telles que Bette Davis, Joan Crawford et Olivia De Havilland, n’hésitent pas à casser leur image en se montrant dans des scènes dégradantes. Ces grandes dames savaient prendre des risques et n’ont rien à voir avec nos stars actuelles qui, dès qu’elles entrent dans la cinquantaine, n’ont plus qu’à nous offrir des sourires figés massacrés par des chirurgiens. Une femme dans une cage avait été proposé en premier lieu à Joan Crawford mais son calendrier ne lui permettait pas de l’accepter. Olivia De Havilland fait merveille dans ce rôle de femme torturée et apeurée mais où, dans le fond, elle est aussi une mère égoïste qui a étouffé son enfant toute sa vie. On est loin de l’image que nous avons tous en tête de l’adorable, voire insipide, Mélanie Hamilton d’Autant en emporte le vent (1939). De Havilland se fait vraiment malmener dans ce film jusqu’à se faire roter à la figure par Randall Simpson O’Connell (James Caan). James Caan, si l’on excepte une brève apparition dans Irma la douce de Billy Wilder, fait une entrée fracassante au cinéma dans le rôle de ce jeune délinquant. Tout comme un Marlon Brando, Caan est la bestialité incarnée. Une femme dans une cage ose montrer une bande de voyous drogués, dégénérés et cramés au point de se foutre de finir sur la chaise électrique. Ce film glacial met en avant une société égoïste, violente et de plus en plus indifférente.

Outre les acteurs, la réussite de ce film vient de la photographie de Lee Garmes et de la mise en scène oppressante de Walter Grauman. Réalisateur dont la carrière est difficile à suivre puisqu’il a surtout réalisé des téléfilms et des épisodes de séries telles que Les rues de San-Francisco ou encore Columbo. Dès le générique, qui fait penser au travail d’un Saul Bass : Grauman instaure un climat aussi pesant et désagréable. La musique de Paul Glass y est pour beaucoup. Glass a composé un jazz baroque dissonant et atonal qui donne au film une atmosphère encore plus claustrophobe. Musique qui vient enfin d’être éditée pour la première fois en cd sur le label Kritzerland.

On ne sort pas indemne de la vision d’Une femme dans une cage. Que vous soyez pessimiste, ce film vous confortera dans votre vision noire de la société. Que vous soyez optimiste, vous essaierez probablement de vite l’oublier sans y parvenir. Que vous soyez cinéphile, vous le rangerez religieusement aux côtés de Délivrance (1972) de John Boorman ou du film Les chiens de pailles (1971) de Sam Peckinpah.

Harcelée : un polar de Jason Starr

Katie Porter, jeune provinciale de Lenox Massachussetts, a vraiment du mal à s’adapter à sa nouvelle vie New-Yorkaise. Certes, elle a toujours rêvé de partir de sa petite bourgade natale mais la vie dans la grosse pomme n’est pas si idyllique que ça. Tout d’abord, son patron est un vieux dégueulasse qui n’arrête pas de la reluquer en lui faisant des réflexions déplacées sur sa tenue vestimentaire. De plus, ses copines sont vraiment égoïstes et ne parlent que d’elles-mêmes sans être à l’écoute de ses petits tracas. Et puis surtout, Katie n’arrive pas à trouver le petit copain idéal. Certes, il y a bien Andy, mais il est un peu lunatique à ses yeux. Certains soirs, il est vraiment adorable et d’autres, il est odieux. En tout cas pour Katie, hors de question de coucher dès le premier soir et de se faire encore avoir par un type qui ne pense qu’au cul et qui veut essayer des positions qu’il a vu dans un film porno. Alors, lorsque que Katie a le cafard, deux solutions s’offrent à elle. La première est d’aller faire chauffer la carte bleue en achetant des trucs inutiles dans les magasins de fringues. Mais la vie à New-York est suffisamment chère pour que Katie doive faire attention à ses finances et ne pas finir dans le rouge. La deuxième est d’aller se défouler dans son club de gym ce qui lui permet de garder la ligne. C’est d’ailleurs dans son club qu’elle retombe sur un employé fraichement embauché qu’elle connait, Peter Wells. Elle a de vagues souvenirs de Peter puisqu’il trainait dans l’entourage de sa grande sœur lorsque celle-ci était encore toute petite. Il a bien changé depuis Lenox et Katie est étonnée de voir à quel point il est gentil avec elle. Mais ce que Katie ne sait pas, c’est que cette rencontre n’est en rien due au hasard. Wells connait toutes les grandes comédies romantiques par cœur et il a de grands projets pour lui et Katie. Mais Wells n’est pas Tom Hanks ou Hugh Grant et la vie n’est pas un film. Et quand les choses ne se passent pas comme Wells l’avait imaginé, il est capable de tout, vraiment de tout.

Harcelée (2007), récemment paru aux éditions Rivages/Noir, contient tous les thèmes chers à l’œuvre de Jason Starr. Comme toujours dans les polars de Starr, l’action se déroule à New-York. Starr est véritablement l’écrivain du New-York de l’après 11 septembre. Grâce à lui, la grosse pomme n’est pas qu’une ville magnifique pour touristes français ébahis de marcher dans des rues si silencieuses, propres et sécurisées. En faisant craquer son vernis, Starr réussit à rendre de nouveau New-York dangereuse et menaçante. Comme dans tous les autres romans de Starr, les personnages de Harcelée ne sont pas des truands mais des gens comme tout le monde qui basculent dans la violence une fois qu’un engrenage malsain s’est enclenché. Starr est très fort pour brosser des portraits de ratés et dans Harcelée, tous les personnages en prennent pour leur grade. Il y a tout d’abord Andy, le petit ami de Katie. Andy est un étudiant frustré qui a appris la sexualité grâce à des films pornos. La description de la vie en collocation d’Andy est apocalyptique et Starr s’en donne à cœur joie en décrivant la crasse dans laquelle ces jeunes males en ruts vivent. Le portrait de Katie n’est pas tellement mieux. Sa naïveté est tout simplement insupportable et fait d’elle une victime idéale. Starr nous peint une jeune fille frigide, incapable de jouir et qui couche pour coucher. Après un rapport laborieux avec Andy, où comme d’habitude elle a plus subi que joui, Katie pense qu’elle a peut être été violée sans avoir la moindre idée de ce qu’est véritablement un viol. Le sommet du livre est bien évidemment Peter Wells. Psychopathe parfait et sûr de lui, Wells s’imagine avoir une classe folle alors que Starr nous montre la pauvreté de son imaginaire et les tristes clichés dans lesquels il patauge. D’ailleurs, lui aussi a d’énormes problèmes sexuels et au final, Harcelée est le roman d’une société américaine malade qui n’arrive pas à s’épanouir.

Harcelée est le livre d’un écrivain en pleine possession de ses moyens. En effet, depuis La ville piège (2004), Jason Starr a vraiment affiné son écriture. Les dialogues de ses livres sont de plus en plus drôles et savoureux et mettent en lumière la ringardise des personnages de l’écrivain. Harcelée confirme que Jason Starr n’hésite plus à pousser ses intrigues jusqu’au bout, quitte à être vraiment cru et sordide. Tous ces ingrédients font que Harcelée se lit d’une traite et que le lecteur a du mal à contenir son plaisir en tournant les pages de plus en plus vite. En refermant ce livre, on est soulagé que le cauchemar pour Katie soit enfin terminé. Mais après avoir vécu tant de frayeurs avec Katie, Peter, Andy et l’inspecteur Himoto, on souhaite qu’un jour les personnages de Harcelée prennent vie sur un grand écran.

Jason Starr chez Rivages/Noir :
  • Mauvais Karma
  • La ville piège
  • Frères de Brooklyn
  • Loser
  • Harcelée